‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 53 sur 191 · ARTI£ I, LIV. IV, CHAP. XXXIII · texte numérisé non relu

ARTI£ I, LIV. IV, CHAP. XXXIII

ami, ou qu'il ne pût consentir à se jouer de Camille, qui le tmtait si honnêtement, et qui, d'ailleurs, avec tant de beauté et de douceur, avait Tair si sérieux et si modeste , qu'il ne la pouvait regarder qu'avec respect.

Mais cette retenue de Lothaire, et le silence qu'il gardait , eurent à la fin un effet tout contraire à son intention , et les charmes de cette belle personne ne manquèrent pas de faire sur lui l'iijapression qu'il en craignait. Pendant qu'il s'empêchait de lui parler ,, il ne laissait pas de faire des réflexions sur sa beauté ; et , croyant ne tourner les yeux vers elle que par bienséance ^ il commença peu à peu à la regarder avec admiration , et après cela avec tant de plaisir qu'il ne pouvait plus s'en détacher. Enfin, l'amour naissait insensiblement dans son cœur, et avait déjà fait bien du progrès avant qu'il s'en aperçût. Que ne se dit-il point lorsqu'il vint à se reconnaître , et quels combats ne sentit-il point en luimême entre cet amour naissant çtla sincère amitié qu'il avait pour Anselme ? Il se repentit mille fois de la complaisance qu'il avait eue pour cet imprudent ami , et il était à tout moment sur le point de prendre la fuite ;. mais tout autant de fois le plaisir de voir Camille le retenait , et dans trois ou quatre jours la beauté , la douceur et le$ rares qualités de cette femme , et peut - être la

lo8 DON QUICHOTTE,

destinée qui voulait châtier Timprudence d'Anselme, triomphèrent de la fidélité de Lothaire.

Il crut qu'une résistance de trois jours, avec de perpétuels combats , suffisait pour Taffranchîr des devoirs de l'amitié ; et ne trouvant plus de raison qu'à aimer la plus aimable personne du monde, il franchit entièrement le pas , et fit connaître à Camille la violence de sa passion. Camille, qui se trouva dans un étonnement incroyable d'une déclaration si peu attendue, ne répondit pas une parole ; elle se leva seulement du lieu où elle était, et se retira dans une autre chambre. Mais une manière si dédaigneuse ne rebuta point Lothaire; il en estima davantage Camille, et l'estime augmentant encore son amour, il résolut de suivre son dessein, et ne perdit point l'espérance.

Cependant, Camille, après avoir long-temps consulté quel parti elle devait prendre, jugea enfin que le plus sûr était de ne donner plus occasion à Lothaire dé l'entretenir, et envoya dès le soir même un laquais à Anselme, avec ce billet :

« Vous m'avez témoigné beaucoup de confiance, en me laissant seule, et je vous en suis extrêmement obligée. Mais il me semble, mon cher Anselme, que cela n'est pas dé trop bonne grâce, et que vous n'êtes pas assez jaloux d'un

Page 1