PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII
rais peut-être bien mieux de m'en percer le cœur tout-à-rheure , que d'exécuter la résolution que j'ai prise ; mais , auparavant , je veux savoir dé Lothaire quelle faiblesse il a pu remarquer en moi, pour m'oser déclarer des sentimens qui m'offensent au dernier point, et qui n'offensent pas moins le meilleur ami qu'il ait au monde. Regarde s'il ne paraît point dans la rue , et l'appelle , car voici l'heure qu'il croit trouver des momens favorables à sa passion. Mais il s'y trompera le lâche , et je lui ferai voir combien mes intentions sont éloignées des siennes. Hé! mon Dieu, madame, répondit la rusée LéoneUe , que voulez-vous faire de ce poignard ? Toulez-vous vous tuer, ou tuer Lothaire , et ne voyez-vous point ^ne cela irait toujours contre vous-même ? Hélas, madame, il vaut bien mieux dissimuler l'outrage que vous fait ce méchant homme, et ne le laisser point entrer à cette heure que nous sommes seules. C'est un insolent que sa passion aveugle , et nous ne sommes que des femmes sans force et sans résolution ; et que sait-on si devant que vous veniez à bout de vous venger de lui,îl ne fera point quelque violence plus fâcheuse que. s'il vous ôtait la vie? Mais, madame, quand vous l'aurez tué, car je vois bien que c'est votre dessein , qu'est-ce que nous en pourrons faire ? Qu'Anselme en fasse ce qu'il
voudra, répondit Camille, pour moi, je ne pense qu'à me venger ; il me semble que le temps que j'y perds me rend moi-même coupable de Taffront que j'ai reçu, et que je fais autant d'infidélités à mon mari que je retarde de momens à réparer son honneur et le mien.
Anselme entendait tout cela , caché derrière une tapisserie , et à chaque parole de Camille , il formait autant de différentes pensées; mais quand il la vit si résolue de tuer Lothaire , il fut sur le point de se découvrir pour sauver son ami ; néanmoins il voulut voir jusqu'où pouvait aller la résolution de sa femme , se réservant à paraître quand il serait temps de s'y opposer. Cependant il prit une grande faiblesse à Camille, ou du moins Anselme le crut ; '. et Léonelle la voyant tomber sur un lit , se mit à crier comme si elle l'eût vue morte , et fit des cris et des lamentations si pitoyables , qu'il n'y a personne qui n'eût cru qu'elle était la fille du monde la plus affligée , et sa maîtresse la plus innocente de toutes les femmes. Camille ne fut pourtant pas long-temps à revenir.de son feint évanouissement , et la première chose qu'elle fit , ce fut de dire à Léonelle : Hé bien , Loénelle , que ne vas -tu donc appeler ce traître! fais -le venir tout-à-l'heure , qu'une seconde faiblesse ne me mette pas hors d'état de m'en venger, et que