‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 63 sur 191 · PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII

mon ressentiment ne se dissipe en paroles inutiles! J'y cours , madame, répondît Léonelle en s'essuyant les yeux , mais je vous prie auparavant de me donner ce poignard. Va, ya, Léonelle , ne crains rien , repartit Camille ; je suis résolue de me venger : je veux bien mourir, mais, avant toute chose , il faut que le sang de Lothaire me fasse raison de Toutrage qu'il me fait.

Léonelle ne pouvait se résoudre à laisser sa maîtresse , et elle ne sortit qu'après se l'être fait dire encore plusieurs fois. Et alors Camille se voyant seule , commença à marcher à grands pas par la chambre ; elle se jeta trois ou quatre fois sur son lit , et témoigna dans toutes ses actions une inquiétude terrible. Non, non, s'écria-t-elle enfin , il n'y plus à balancer : il faut qu'il périsse , il me coûte trop de larmes ; il lui en coûtera la vie , et il ne se vantera jamais d'avoir impunément tenté la vertu de Camille.

Elle se promenait en disant cela , le poignard à la main et les yeux pleins de fureur , et elle animait ses paroles d'un air où il paraissait tant de désespoir, que tout le monde y aurait été trompé. Anselme , dans une admiration incroyable de tout ce qu'il voyait , n'en voulait pas davantage pour se guérir des soupçons que Lothaire lui avait donnés ; et craignant pour lui la fureur de sa femme , ou que , dans son impatience , elle

ne la tournât contre elle-même, il allait sortir pour la désabuser , quand Léonelle entra , tenant Lothaire par la main.

A peine Camille le vit paraître , qu'elle lui cria : Arrêtez , Lothaire ! ne passez pas plus avant, car si vous êtes assez hardi pour vous approcher de moi, je me donnerai au même instant de ce poignard dans le sein. Connaissezvous Anselme, Lothaire , et me connaissez-vous ? répondez sans chercher de détour. Lothaire, qui s'était bien douté du dessein de Camille , d'abord qu'elle lui avait dit de faire cacher Anselme , ne fut pas surpris de se voir reçu de la sorte , et accommodant la réponse à l'intention de sa maîtresse , il lui répondit : Je ne croyais pas , belle Camille , que vous me fissiez appeler pour me parler de la sorte ; j'avais meilleure opinion de mon bonheur; et si vous n'étiez pas résolue de me tenir la parole que vous m'avez donnée, vous deviez m'y préparer , au lieu de me tendre un piège qui fait tort à votre foi et à la grandeur de mon affection ; mais , pour vous répondre exactement, oui, je connais bien Anselme , et nous nous connaissons lui et moi dès l'enfance ; je ne parle point de notre amitié , vous savez ce qui en est , et que si j'ai des sdntimens qui semblent la trahir , il faut s'en prendre à l'amour, qui ne connaît de lois que les siennes ;

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