‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 64 sur 191 · PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII

et pour vous, belle Camille, si je vous connaissais moins, je serais plus innocent et plus tranquille.

Si cela est , injuste et lâche ami , s'écria Camille ; si tu nous connais si bien l'un et l'autre , pourquoi violes-tu une amitié que mon mari a toujours sincèrement respectée ? et comment oses -tu paraître devant moi après une perfidie qui ne m'offense pas moins que lui ? Que pensaistu de moi, quand tu me vins déclarer ta passion ? t'avait- on dit que je fusse si aisée à toucher, que je pusse voir sans horreur la trahison que tu faisais à ton ami ? ou croyais -tu qu'un si grand sacrifice fût capable de me tenter ? Mais , non , il faut qu'il y ait autre chose ; je ne me suis peutêtre pas assez ménagée devant toi, et ne croyant pas avoir lieu de m'en défier, j'ai sans doute négligé quelque bienséance , ou j'ai pris des libertés que tu as mal interprétées. Cependant, lâche que tu es, ai-je jamais fait la moindre chose qui pût flatter ton espérance ? m'as-tu trouvée sensible aux présens , et m'as - tu jamais parlé de ta passion , que je ne t'aie rejeté avec mépris ? Mais^ après tout , j'ai tort de ne t'avoir pas châtié assez sévèrement ; c'est ma douceur qui t'a fait persévérer , et quand je n'aurais d'autre crime que la sotte prudence qui m'a si souvent empêchée de me plaindre à Anselme , dans la crainte de

VOUS brouiller ensemble, et dans respérance que tu pourrais te repentir , je suis assez coupable , et je veux bien m'en punir; mais en mourant, il faut que je t'arrache la vie , et que je satisfasse ma vengeance.

En disant cela, elle se jeta avec une légèreté incroyable sur Lotfaaire , feignant si bien de le vouloir frapper, que lui-même ne savait plus qu'en croire , surtout quand il se Vit contraint d'employer tout ce qu'il avait de force et d'adresse pour se garantir. Et véritablement Camille peignait ce désespoir avec des couleurs si naturelles , qu'il était impossible de n'y être pas trompé , jusque-là qu'elle ne craignit point de se tirer du sang pour autoriser sa fourberie. Voyant donc , ou feignant qu'elle ne pouvait venir à bout de Lothaire : Hé bien , tu vivras , dit-elle , puisque je n'ai pas assez de force pour te faire mourir , mais au moins tu n'empêcheras pas que je ne me venge sur moi-même ; et en même temps se tirant des bras de Lothaire qui l'avait saisie , et choisissant un endroit qui ne fût pas dangereux , elle se frappa du poignard au-dessous du bras gauche, et se laissa tomber comme évanouie.

Lothaire et Léonelle , qui virent couler du sang , ne savaient plus que penser , et coururent tout effrayés pour relever Camille ; mais trou-

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