PARTIE I, lilV. IV, CHAP. XXXV. l5l
cfi reconnaissant Cardenio. Ils étaient si surpris tous quatre , qu'ils ne pouvaient revenir de leur ctonnement. Après s' être regardés quelque ten^ps les uns les autres , sans rien dire » Luscinde parla enfin , et s'adressant à don Fernand :
Seigneur don Fernand , lui dit-elle , laissezmoi, je vous prie : il est temps de finir une violence aussi injuste , et qui assurément sera toujours inutile ; vous savez bien que vos offres ni vos menaces ne m'ont jamais éniue, et vous ne devez pas douter que je ne consentisse à mourir plutôt que de me donner à vous , puisque je ne le saurais faire sans être la plus ingrate et liàr plus infidèle de toutes les femmes. Je ne suis pas à moi pour en pouvoir disposer : ma foi est donr née ^ et Cardenio ^que vous voyez , est mon mari ; rendez -lui son bien, et rendez -moi le repos, je vous en conjure ; où , si après tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous n'^êtes point encore las de me persécuter,, terminez tout d'un coup, ma vie et mes infortunes. Pendant ce discours ,, Dorothée,, qui était revenue de son évanouissement ,. connaissant que cette dame était Luscinde , aux choses qu'elle venait de dire , et voyant que don Fernand ne la laissait point , et ne lui répondait pas non plu3, elle s'alla jeter à genoux devant lui ^ et fondant en larmes , elle lui dit ces paroles :
Seigneur ^ si votre âme est çensible à la pitié, tournez les yeux sur Dorothée qui se jette à vos pieds ; ne refusez pas d'écouter un moment une personne que vous avez aimée, et que vous rendez misérable. J'étais heureuse dans la maison de mon père , contente de ma condition et d'une fortune médiocre , sans ambition et sans envie, et je n'avais encore connu aucune passion , quand vous vîntes troubler mon innocence et mon repos , et que vous me fîtes sentir mes premières inquiétudes. Vous le savez, seigneur, que vos offres et vos présens furent inutiles , et que , pour me voir seulement , vous eûtes besoin de toute votre adresse. Que ne fîtes-vous point pour me faire croire que vous m'aimiez , et pour vous faire aimer? Je né veux pas vous faire ressouvenir de vos soins et de votre complaisance , et de tant de choses que vous trouvez aujourd'hui indignes de vous ; mais enfin auriez-vous témoigné plus de Soumission pour une personne audessus de vous, que vous en eûtes pour moi ? ne prîtes-vous pas les mêmes soins de gagner ceux qui me servaient , que si j'eusse été en état de faire vôtre fortune , et n*y employâtes-vous pas toutes sortes d'artifices? Cependant, seigneur, à quel prix vîntes-vous à bout de ma résistance ? Je ne me défends pas d'avoir été touchée par vos soupirs, et par vos soins , et d'avoir ressenti de