PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXV. l
sez-vous , seigneur ? lui dit-elle : vous avez votre femme devant vos yeux , et vous venez de la reconnaître tout-à-l'heure j et cependant vous voulez troubler des personnes que l'amour unit depuis si long-temps , comme si vous aviez raison de vous y opposer ? Pourquoi vous offensezvous des témoignages d'amitié qu'ils se rendent , puisque vous n'y avez point d'intérêt ? Souvenezvous » seigneur, qu'il y a long-temps que je souffre ; ne me donnez point , je vous prie , de nouveaux déplaisirs ; et si mon amour et mes larmes ne vous touchent point , épargnez-moi en faveur de la raison et de vos sermens , et rendez-vous aux volontés du ciel.
Comme Dorothée parlait ainsi , Gardenio , qui tenait toujours Luscinde embrassée, ne laissait pas en même temps d'observer tous les mouvemens de don Fernand , afin de ne se laisser point surprendre ; mais ceux qui accompagnaient don Fernand étaient accourus , et le curé s'étant joint avec eux , ils se jetèrent tous à ses pieds , et le supplièrent d'avoirpitié des larmes de Dorothée , puisqu'il lui faisait l'honneur de la reconnaître pour sa femme. Considérez, monsieur, ajouté le curé , que Cardenio et Luscinde sont liés par le mariage ; que vous ne pouvez entreprendre de les séparer sans injustice , et que ce n'est pas une faiblesse que de céder à la raison. Mais, mon-
sieur ^ la belle Dorothée n'a -t- elle pas tous les avantages, qu'on peut souhaiter en une femme ? Elle a de la vertu , elle vous aime ; vous lui avez donné votre fol , et vous avez reçu la sienne : qu'attendez-vous à lui faire justice.
Don Femand , qui avait Tâme véritablement généreuse , et qui se sentait persuadé par des raisons si pressantes , acheva de vaincre des sentimens où l'amour avait alors bien moins de part que la gloire ; et embrassant tendrement Dorothée : Levez • vous , madamie , lui dit - il : je ne saurais souffrir à mes pieds une personne à qui j'ai donné mon cœur, et qui me fait voir tartt de vertu et tant d'amour; oubliez les déplaisirs que je vous ai donnés, et l'injustice que je vous ai faite : le repentir que j'en ai et la beauté de Luscinde me doivent servir d'excuse ; et puisqu'.enfin je trouve en vous tout ce que je pouvais souhaiter, que Luscinde vive contente avec Cardenio , je n'y fais plus d'obstacles , et la belle Dorothée va faire tout le bonheur de ma vie. En disant cela, don Femand embrassa encore sa chère Dorothée , mais avec de si véritables sentimens d'amour et de repentir, qu'il eut bien de la peine à retenir ses larmes. Cardenio et Luscinde n'eurent pas la même force ; et tous ceux qui étaient présens se trouvèrent si sensibles à la joie de ces amans, qu'ils ne purent s'empêcher