CHAPITRE XXXVIII
Histoire de TBaclavc.
Je suis né dans une ville des montagnes de Léon , de parens qui reçurent plus d^avanlages de la natiire , que de biens de la fortune. Cependant dans un lieu où les peuples sont presque tous misérables , mon père ne laissait pas d'avoir la réputation d'être riche ; et il l'aurait été en effet s'il eut pris autant de soin de conserrer ses biens , qu'il aimait à les dépenser libéralement. Il s'était fendu de cette humeur , particulièrement à la guerre , ayant passé sa jeunesse dans cette admiraUe école , qui fait d'un avare un libéral , et d'un libéral un prodigue ; et où celui qui épargne , est r^ardé comme un monstre , et indigne de la profession des armes. Mon père voyant enfin que sa libéralité l'incommodait y et qu'il ne pouvait se défaire d'une habitude si nuisible à l'établissement de ses enfans , qui étaient en âge d'être pourvus, se résolut de se dépouiller de ses biens, et nous ayant fait appeler un }our , deux frères que j'avais, et moi, il nous fit à-peu-près ce discours :
Mes cfaers enfans , il sufRt de dire que Vous
i84 ï>ON QUICHOTTE.
êtes mes enfans, pour vous dire que je vous aime; mais parce que ce n'est pas vous donner des marques d'amitié, que de dissiper un bien qui vous doit revenir, j'ai résolu de faire une chose à laquelle il y a déjà long-temps que je pense , et qui vous persuadera enfin que je suis bon père. Vous êtes désormais tous trois en âge de faire un éta- ' blis^ement , ou pour le moins de penser à une profession qui vous acquière un jo^r de l'utilité et de l'honneur; j'y veux aussi contribuer de ma part autant que je le pourrai ; et dans ce sen^ timent-là )'ai résolu de partager mon bien en quatre parts égales, donjtje vous en abandonne trois, et me réserve la quatrième pour vivre; mais je $ouhaiterais une chose , savoir, qu'après que vous aures chacun pris votre part, vous voulussiez suivre im des chemins que je vais vous dire.
Nous avons un proverbe en Espagne , qui est à mon sens très -véritable, comme ils le sont tous , étant appuyés sur une longue et sage expérience : L'église, dit-il, la mer, ou la maison du roi ; pour nous apprendre que celui qui a dessein de se faire considérer et- de s'enrichir, doit ou entrer dans l'église , ou trafiquer sur mer, ou s'attacher à la cour. Je voudrais donc , mes chers enfans , que l'un de vous s'appliquât à l'étude , l'autre au commerce , et que l'autre servît le roi