PARTIE 1, LIV. IV, CHAP. XXXVIII
origine , en prennent comme je viens de dire.
Uchialy avait été forçat sur les galères du Grand^Seigneur ^ dont il fut Fesclave quatorze ans^ et à l'âge de trente-quatre ans il se fit renégat pour pouvoir se venger d'un Turc qui lui avait donné un soufflet étant à la chaîne. Il se fit si bien remarquer par sa valeur dans les premières guerres où il servit , que sans passer par les moindres emplois , dont les favoris même du Grand-Seigneur ne sont pas exempts , il fut fait roi d'Alger , et depuis général de la mer , qui est la troisième charge de tout ce grand empire. Il étais Calabrois de naissance , et à la religion près, fort homme de bien, et assez humain pour ses esclaves. Il en avait pour lors trois mille , qui furent partagés suivant son testament entrt le Grand-Seigneur, qui hérite d'ordinaire de ceux qui meurent, et les renégats qu'il avait avec lui. Pour moi j'échus en partage à un renégat vénitien , nommé Azanaga , qu'Uchialy avait fait es^ clave comme il était matelot , et il devint si agréable à son maître, qu'il était un de ceux qu'il aimait le plus : mais c'était un des plus cruels renégats qu'on ait jamais vu.
Cet Azanaga devint extrêmement riche ^ et fut aussi fait roi d'Alger. J'y fus mené avec les autres esclaves , et j'eus quelque sorte de joie de me trouver si près de l'Espagne , me persuadant
igS BON QUICHOTTE.
déjà que je trouverais à Alger quelques nxoyena plus sûrs qu'à Gonstanthiople pour me sauver. Car enfin je ne perdais point Tespérance ; et quand ce que j'avais projeté ne réussissait pas, je songeais à m'en consoler,, et à trouver d'autres inventions. Je passais la vie de cette sorte , renfermé dans «ne prison que les Turcs appellent bains ou étuves , où ils mettent les esclaves chrétiens , tant ceux qui appartiennent au roi , que ceux de quelques particuliers, et d'autres aussi qu'on appelle esclaves du conseil, qui travaillent aux ouvrages publics , ou à d'autres choses. Ces deiTiiers ont bien de la peine à ravoir leur liberté , parce que n'ayant point de maîtres particuliers , ils ne savent à qui s'adresser pour traiter de leur rançon." Quelques-uns, parmi le peuple , mettent , comme j'ai dit ,. leurs esclaves dans ces bains, surtout quand ils se sont rachetés, pour les tenir en sûreté jusqu'à ce que leur rançon soit venue. Les esclaves du roi ne sont plus employés à aucun travail , non plus que ceux-ci , quand ils ont une fois traité de leur rançon , si ce n'est que leur argent soit trop long à venir; car, en ce cas-là, on les envoie au bois avec les autres, ce qui est extrêmement pénible, pour les obliger d'écrire avec plus d'empressement. Pour moi je me trouvai parmi ceux qui se doivent racheter; car dès que l'on sut que j'étais of-