‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 99 sur 191 · PARTIE I, UV. IV, CHAPl XXXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, UV. IV, CHAPl XXXVIII

ficier, il me fut inutile de me faire pauvre : je fus considéré comme un homme de conséquence, et on me mit au nombre des esclaves de rançon , avec une chaîne qui faisait plutôt voir que je traitais de ma liberté , qu'elle n'était la marque de mon e^lavage.

Je passai ainsi quelque temps dans ces bains , avec quantité d'autres esclaves , qui n'étaient plus retenus que comme moi ; et quoique nous fussions souvent pressés par la faim , et de beaucoup d'autres misères, cependant rien ne nous affligeait tant que les cruautés barbares qu'Azanaga exerçait à toute heure contre les esclaves chrétiens. Il ne se passait point de jour qu'il n'en fît pendre ou empaler quelqu'un , et le moindre supplice était de leur faire couper les oreilles , et tout cela sur si peu de sujet , que les Turcs àiémes jugeaient bien qu'il ne le faisait que pour le seul plaisir de le faire , et parce qu'il était né sanguinaire et cruel.

Un seul soldat espagnol, nommé Saavedra, trouva moyen d'adoucir cette humeur barbare , et quoiqu'il eût tenté toutes choses imaginables pour se sauver^ jusqu'à en faire de i^ prodigieuses , que les Turcs en parlent incessamment , jamais il ne le fit battre, ni ne lui en dit la moindre parole. Pour nous, nous étions dans des frayeurs continuelles qu'il ne le fît empaler, et il lé crai-

âO© DOK QUICHOTTE.

gnit plus d'une fois lui-même. Si je n'appréhendais d'être trop long , je vous raconterais quelques tours de ce Saavedra , que je suis assuré qui vous divertiraient ; mais il est temps de reprendre mon histoire.

Un More, riche et considérable^ avait sa maison tout proche de notre prison , et ses fenêtres, qui ne sont chea les Mores que de petites lucarnes, avec des jalousies serrées et épaisses, regardaient dans la cour du bain. Il arriva un jour, qu'étant dans cette cour sur une terrasse , où je m'exerçais à sauter avec trois de mes compagnons , tout le reste ayant été envoyé au travail , je levai par hasard les yeux vers ces fenêtres , et j'y vis paraître un mouchoir attaché au boutd'une canne : au mouvement de la canne ^ qui semblait nous appeler, un de mes compagnons alla pour la prendre , mais en même temps on la retira en la remuant de côté et d'autre , comme quand on branle la tête pour dire non ; l'esclave revint à nous , et on baissa de nouveau la canne avec le même mouvement que la première fois ; un autre alla aussitôt faire l'épreuve , et il lui arriva la même chose qu'au premier ; le troisième tenta aussi l'aventure, qui lui succéda de la même sQrte; j'allai enfin éprouver ma fortune comme les autres , et sitôt que je fus au^lessous des fenêtres, la canne ton^>a à mes pieds : je dénouai

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