‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 10 sur 109 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

m mwfm'iM.

Lecteur oisif, ai-je besoin' de te Jurer que je voudrais que cet ouvrage fût le plus beau , le plus parfait , le plus agréable des livres ? Malheureusement tu sais bien qu'à l'œuvre on reconnaît l'ouvrier. Que pourrait produire un esprit aussi peu cultivé que le mien , sinon un sujet bizarre , extravagant, sans suite, rempli d'imaginations qui ne sont jamais venues a personne ? D'ailleurs, je travaille en prison (i) , et le lieu n'inspire pas. Le spectacle des beautés champêtres, la sérénité des cieux, le murmure des ruisseaux, la tranquillité de l'âme, suffisent pour rendre fécondes les muses les plus stériles. Heureux ceux qui en jouissent!

Trop souvent l'amour paternerfasciue tellement les yeux d un jpèrc , qu'il regarde comme

(i) C<;rTantC8 commença son Don Quichotle en prison.

xliv PBOLOGUE

des grâces les défauts de son enfant. Don Quichotte n'est pas le mien , il n'est que mon fils adoptif : ainsi, mon cher lecteur, je ne viens point , suivant Fusage , solliciter à genoux ton indulgence. Libre de ton opinion , souverain maître de ton avis , tu peux me juger à ton gré* Le bien ou le mal que tu diras de moi, ne te vaudra ni châtiment ni récompense.

J'aurais seuleinent désiré pouvoir t' épargner le prologue , l'avant - propos ^ l'introduction, tout ce bavardage inutile , dont aucun auteur ne fait grâce. Ma paresse y trouvait son compte ; car je t'avoue que cette préface me coûte plus que tout l'ouvrage. Je ne savais par où commencer ; je ne trouvais rien à dire ; mon papier res^ tait devant moi ; j'étais appuyé sur mon coude , ma joue dans une main , ma plume derrière mon oreille; quand je fus surpris, ainsi méditant, par un de mes amis , homme d'esprit , qui me demanda ce qui m'occupait. Ma préface , lui répondis-je ; comment voudriez-vous que don Quichotte osât paraître sans préface ? Que dirait de de moi ce vieux censeur nommé le public, si, après tant d'années de silence , déjà sur le re-

DE CERVANTES. Xlv

lour de Fâge , je lui présentais un misérable livre , sans discours préliminaire , sans érudition , sans remarques , ou sans notes marginales ? Voyez tous les ouvrages nouveaux ; ils sont pleins de citations savantes. Leurs auteurs ont consulté tant de philosophes anciens, qu'ils sont obligés d'en donner une liste alphabétique, qui va de* puis Aristote jusqu'à Xénophon et Zenon. Voilà ce qu'un lecteur admire , et tout ce qui fait passer un écrivain pour un homme instruit et disert» A leur exemple , il me faudrait encore y après mon titre , quelques sonnets à ma louange, dont les auteurs fussent des marquis , des ducs , des évêques, des dames, ou des poètes un peu célèbres. Je n'en ai point : aussi , mon ami , suis-je presque décidé à laisser le seigneur don Quichotte enseveli dans les archives de la Manche , plutôt que de le produire au grand jour , dépourvu d'ornemens si nécessaires, et qu'un ignorant comme moi désespère de lui fournir. C'est à cela que je réfléchissais.

A ce discours, mon ami fit un grand éclat de rire : Pardieu , frère , me répondit - il , je vous croyais du bon sens. Comment se peut-il qu'avec

Xlvi PROLOGUE - '

l'esprit que je vous connais , vous, soyez arrêté par une bagatelle ? Écoutez , je vais applanir toutes vos difficultés.

Vous désirez d'avoir, comme les autres, au frontispice de votre ouvrage , des sonnets à votre louange , dont les auteurs soient des personnes titrées : qui vous empêche de les faire vous même , et de mettre au bas les noms que vous voudrez ; par exemple , celui du prêtre- Jean-des-Indes , ou de l'empereur Trébisonde ? Ce sont de très-grands seigneurs ; et j'attesterai qu'ils sont de grands poètes. Si quelque pédant s'avise de nous démentir, que risquons -nous? la justice ne punit point ces espèces de faux. Quant aux citations , aux remarques que vous seriez bien aise de mettre en marge , apprenez par cœur quelques vers latins , quelques sentences un peu générales , que vous jeterez, à propos de rien , au milieu de votre discours. Vous aurez ainsi un prétexte 4e citer Homère , Horace , Virgile, les Pères de l'Église même, et nos modernes les plus connus. Ensuite, pour les écrivains que vous êtes censé avoir consultés , copiez bien exactement les noms de tous les anciens.

DE CERVANTES xlvij

faites-les imprimer en gros caractères , à la fin de votre livre : vous trouverez beaucoup de gens qui croiront que vous les avez lus , et vous aurez, à bon marcIié, la réputation d'érudit.

Ce n'est pourtant pas qu'à la rigueur vous ne puisssiez vous passer de toutes ces belles choses; car votre intention est d'écrire une satyre plaisante des livres des chevalerie. Or, je ne me rfippelle point qu' Aristote en ait fait mention , que saint Basile en ait parlé. Les {)hilosophes , les rhéteurs, les géomètres, les concilies sont assez étrangers à vos extravagances. Peut-être vous suffii'ait-il d'imiter parfaitement ce que vous voulez ridiculiser; d'écrire avec un style pur, harmonieux, naturel, précis, des aventures neuves et gaies ; de peindre aux yeux ce que vous dites, et d'exprimer clairement ce que vous sentez. Ce mérite est bien peu de chose, j'en conviens. Cependant tâchez que vos récits intéressent, qu'ils divertissent l'homme mélancolique , qu'ils plaisent au lecteur enjoué, qu'ils n'ennuient point l'ignorant , qu'ils se fassent estimer du sage. Surtout , ne perdez point de vue le but que vous vous proposez, qui est de détruire l'estime qu'ont

xlviij PROLOGUE DE CERVANTES.

usurpée, auprès de tant de gens les romans de la chevalerie : et si vous en venez à bout , vous n'aurez point perdu votre temps.

J^écoutaîs en grand silence ce que me disait mon ami. Ses raisons me parurent si bonnes , que je résolus de les transcrire pour en faire cette préface. Tu n'y perds pas, mon cher lecteur y puisque , sans autre préliminaire , tu vas passer à l'histoire de ce fanieux don Quichotte de la Manche, regardé chez les habitans de la plaine de Montiel , comme le plus chaste des amans, le plus vaillant des chevaliers qui jamais illustrèrent cette contrée. Je ne veux pas* trop faire valoir le service que je te rends en te faisant connaître un héros de tous points si recommandable ; mais je demande que tu me saches quelque gré de te présenter son illustre écuyer Sancho Pança , le plus aimable , sans doute, .le plus fidèle, le plus ingénu de tous les écuyers qu'on a vus dans cet immense fatras de livres de chevalerie. Sur ce , Dieu te conserve , lecteur, sans m'oublier cependant!

DK l'ADMIBABJLS

***'*** * **'*<»'<* WW<»'>W<i^'<'Wl»»»VWI»<l<lW> «A <WW»%l>»WWII>)»l^

Page 1