PARTIE 1, LIT» m, CHAP. XXIV. 2!X
voir soin de ton âne , et non pas des choses qui ne t'importent. Mais souviens-toi, une fois pour toutes y de bien imprimer dans ta cervelle , que tout ce que j'ai fait, fais et ferai, est toujours selon la droite raison , et très-conforme aux lois de la chevialerie, que j'entends mieux que tous les chevaliers qui en ont jamais fait profession. En bonne foi, monsieur, dit Sancho, est-ce une bonne loi de chevalerie , que nous courions par ces montagnes comme gens perdus , sans voir ni chemin ni sentier, cherchant qui achève de nous briser, à vous la tête, et à moi les côtes ? En voilà assez, encore une fois, répondit don Quichotte; apprends que mon dessein n'est pas seulement de trouver ce pauvre fou, mais de faire en cette montagne une action qui me donnera de la réputation parmi les hommes-,' qui éternisera mon nom , et damera le pion à tous les chevaliers errans passés et à venir. Est-elle bien périlleuse , monsieur ^ cette action là ? demanda Sancho. Non , répondit don Quichotte , quoique pourtant la chose pourrait aller de telle façon , que nous rencontrerions hasard au lieu de chance. Mais enfin , cela dépend de ta diligence. De ma diligence , monsieur? dit Sancho. Oui, mon ami, répondit don Quichotte, parce que si tu reviens promptement d'où je pense à t'envoyer, ma peine sera bientôt finie , et ma gloire commencera.
Mais pourquoi te tenir davantage en suspens?
Il faut que tu saches, fidèle écuyer, que le fameux Amadis de Gaule fut un des plus parfaits chevaliers errans du inonde ; que dis*je, un ? il fut le $eul» au moins il fut le premier, et le. prince de tous ceux qu'il y a jamais eu jusqu'à lui , et que les Bélianis ni pas un autre ne prétendent point entrer en comparaison avec lui : ils se tromperaient du blanc au noir, et il n'y en a pas un qui mérite d'être son écuyer. Je t'apprends aussi que le peintre qui veut se rendre fameux dans son art, tâche toujours d'imiter les meilleurs originaux, et prend pour modèles les ouvrages des plus excellens peintres qu'il connadt ; et ceci doit être une règle pour tous les arts et pour toutes les sciences qui servent d'onô^mctit dans les républiques. Tout de même celui qui veut acquérir la réputation de patient et de sage, doit imiter Ulysse, qu'Homère nous représente comme l'image et le prototype de la sagesse et de la patience. Ainsi Virgile nous donne, en la personne d'Énée , un exemple admirable de la piété d'un fils envers son père, et en même temps de la prudence d'un vaillant capitaine; dépeignant chacun leur héros , non pas peut-être comme ils ont été, mais tels qu'ils devaient être. De la même manière aussi, Amadis ayant été le nord, l'étoile et le soleil des vaillans et amoureux chevaliej^,
c^est lui que nous devons imiter, tous tant que nous sommes, qui combattons sous les étendards de Famour et de la chevalerie errante. Cela étant donc ainsi, comme assurément il Test, je trouve, ami Sancho, que le chevalier errant qui l'imitera le mieux approchera le plus de la perfection. Or, une des choses en quoi le grand Amadis fit davantage éclater sa sagesse et sa valeur, sa fermeté et son amour, ce fut en se retirant sur la roche Pauvre , pour y faire pénitence sous le nom du Beau Ténébreux, nom assurément significatif et admirablement convenable à la vie qu'il voulait mener, et qu'il avait lui-même choisie. E t comme il m'est beaucoup plus aisé de l'imiter en sa pénitence, qu'à fendre des géans démesurés, couper des serpens, tuer des endriagaes, mettre des armées en déroute , dissiper des flottes , et défaire des enchantemens ; que d'ailleurs ces lieux sauvages sont tout propres pour un tel dessein, je ne veux pas laisser perdre l'occasion qui s'offre si favorablement. Mais enfin, monsieur, dit Sancho, qu'est-ce donc que vous prétendez faire dans un lieu si désert? Et ne t*ai-je pas dit, répondit don Quichotte, que je prétends imiter Âmadis, faisant ici l'insensé, lé désespéré, le furieux ; imiter aussi en même temps le valeureux Roland,dans les folies qu'il fit quand il sut qu'An* gélique s'était si lâchement abandonnée à Mé-
33q don QUICHOTTE.
dor; ce qui lui donna tant de chagrin, qu'il devint fou , et arracha les arbres, troubla les eaux des fontaines, ravagea les troupeaux, tua les bergers, brûla leurs cabanes, déroba leurs jumens» et fit cent mille autres extravagances dignes d'une éternelle mémoire. Et quoique je ne sois pas résolu d'imiter exactement Roland, Orland ou Rotoland, car il avait tous ces noms-là, en toutes ses folies , je prétends pour le moins choisir les plus essentielles, et celles qui peuvent passer ppur prtodoxes. Peut-être aussi que je me contenterai d'imiter seulement Amadis, qui, sans faire de folies éclatantes et pernicieuses , mais simplenient des plaintes et des lamentations, acquit t^nt de réputation et de gloire, qu'on n'en peut avoir davantage.
Il me semble, monsieur, dit Sancho, que les chevaliers qui faisaient ces folies et ces pénitences en avaient quelque sujet ; mais vous, monsieur, quelle raison avo?-vous pour devenir fou? Quelle dame vous a méprisé, et quelles marques avez-vous trouvées que madame Dulcinée duTobosQ ait fait des sottises avec More ou chrétien? Hé, voilà le point, s'écria don Quichotte, c'est là la finesse de mon affaire : un chevalier errant devenir fou sans cause ni l'aison , voilà le nœud et l'importance de perdre le jugement sans sujet, et par-là faire vpir à ma dame de quoi je suis
capable dans l'occasion^ puisque je fs^is bien ceci saiis que rien ne m'y oblige. Mais, au reste, le long temps qu'il y a que je me s^is éloigné de l'incomparable Dulcinée ne m'en donne-t-il pas assez de sujet ? Comme tu as ouï dire au berger Ambrpise, l'absence ne fait-elle pas craindre et sentir tous les maux ? Ainsi donc, ami Sancho, ne perds point le temps à me vouloir détourner d'une si rare, si heureuse et si extraordinaire émulation. Je suis fou, et fou je veux être, jus-? qu'à ce que tu sois de retour avec la réponse d'une lettre que je veux que tu portes à madame Dulcinée : et si je la trouve digne de ma fidélité, je cesse au même moment d'être fou, et de faire pénitence ; mais si elle n'est pas obligeante , je demeurerai fou absolument, et en cet état-là je ne sentirai rien, de telle sorte que, quoi que me réponde ma dame , je me tirerai toujours heureusement d'affaire, ou en jouissant en homme sage du bien que j'espère de ton retour, ou comme fou, sans sentir le mal que tu m'auras apporté.
Mais à propos, Sancho, as-tu sauvé l'armet de Mambrin ? Je m'aperçus bien que tu le ramassas après que cet ingrat eut fait tous ses efforts pour le mettre en pièces : mais, qu'est-il devenu ? Yive Dieu, seigneur chevalier de la Triste-Figure, s'écria Sancho, je ne saurais souffrir de certaines choses que vous dites; et elles me font croirç.
que tout ce que vous chantez des chevaleries, de gagner des royaumes et des empires, et de donner des îles et d'autres récompenses à la mode des chevaliers errans, tout cela n'est que vent et que mensonge. Hé qui diable , Dieu me pardonne , peut entendre dire qu'un bassin de barbier est l'armet de Mambrin, et voir qu'on ne s'en dé^buse pas en quatre ou cinq jours, sans penser que cehii qui le dit a perdu le jugement? J'ai le bassin dans mon bissac, tout enfonce et tout gâté , et je l'emporte pour le faire raccommoder, et m'en servir à me faire la barbe , si Dieu me fait la grâce de me revoir jamais avec ma femme et mes enfans. Sancho, dit don Quichotte, par le Dieu vivant que tu viens de jurer, tu es bien l'écuyer du plus petit entendement qu'il y ait encore eu au monde. Est-il bien possible que , depuis le temps que tu es avec moi , tu ne te sois pas encore aperçu que toutes les affaires des chevaliers errans semblent des chimères, des folies et des impertinences, et qu'elles paraissent toutes à rebours, non pas pour cela qu'elles soient ainsi, mais parce qu'il y a toujours parmi nous une troupe d'enchanteurs, qui changent et bouleversent tout cela comme il leur plaît, et selon qu'ils ont envie de nuire ou de favoriser? C'est justement ce qui fait que ce que je vois être l'armet de Mambrîn , te paraît un
bassin de barbier, et il semblera autre chose à un autre. J'admire en cela la providence du sage qui est dans mon parti, d'avoir fait que tout le monde prenne cet armet de Mambrin pour un bassin de barbier, parce qu'étant une des plus précieuses choses du monde , et la plus enviée , je n'aurais jamais été en repos ; il m'aurait fallu faire mille combats pour le défendre, et avec cette apparence trompeuse personne ne s'en soucie , comme cet étourdi l'a bien fait voir en essayant de le rompre , et ne voulant pas même s'en charger. Garde-le, cher ami Sancho, je n*eii ai pas besoin pour l'heure ; au contraire, je veux me désarmer entièrement, et me mettre tout nu comme je sortis du ventre de ma mère, c'est-àdire , si je trouve qu'il soit à propos d'imiter la pénitence de Roland plutôt que celle d'Amadis. En achevant ce discours, ils se trouvèrent au pied d'une roche fort haute qui était détachée de toutes les autres, comme si on l'eût fait exprès. Un petit ruisseau coulait doucement par la pente , et venait en serpentant arroser un pre qui l'entourait. La fraîcheur et la verdure de l'herbe, et la. quantité d'arbres sauvages, de plantes et de fleurs dont la roche était couverte, rendaient ce lieu le plus agréable du monde. Cet endroit-là plut extrêmement au chevalier de la Triste-Figure , qui , le choisissant pour faire sa.
pénitence , en prit possession en ces termes , comme s'il eût entièrement achevé de perdre la raison :Voilà, ô ciel! s*écria-t-il, le lieu que je choisis pour pleurer le pitoyable état où vous m'avez réduit ! je veux que mes larmes augmentent les eaux de ce ruisseau, et que mes soupirs continuels agitent perpétuellement lés feuilles et les branches de ces arbres , pour faire connaître à tout le monde le cruel tourment et l'épouvantable peine que souffre mon cœur. O vous ! qui que vous soyez , dieux champêtres , habitans de ces déserts, écoutez les plaintes d^un malheureux amant, qu'une longue absence et une jalousie imaginaire ont amené dans ces tristes lieux, pour pleurer son mauvais sort , et se plaindre en liberté des rigueurs d'une belle ingrate , en qui le ciel a rassemblé tous les attraits de la beauté humaine ! O vous ! napées , et vous dryades , qui avez accoutumé d'habiter les montagnes sauvages ( ainsi soyez-vous en sûreté contre les satyres qui troublent votre repos ) , aidez-moi à plaindre mes malheurs, ou pour le moins ne vous lassez pas de les entendre ! O Dulcinée du Toboso! soleil de mes jours, et lune de mes nuits, gloire de mes peines, nord de mes voyages , étoile de mes aventures , ainsi le ciel t'en donne toujours d'heureuses; comme je te conjure d'avoir pitié du triste état où me réduit ta
cruelle absence , et que ton cœur se rende favorable à la constance de ma foi ! O vous , arbres solitaires et sombres qui devez désormais me faire coâipagnie dans ma solitude! faites^moi connaître par le doux murmure de vos feuilles agitées , et par le branlement de vos branches , que ma présence ne vous est pas désagréable. Et toi , mon cher écuyer , aimable et fidèle compagnon de toutes mes aventures, considère attentivement tout ce que je vais faire , sans en oublier la moindre chose, afin de le raconter exactement à celle pour qui je le fais. O toi , Rossinante ! qui m'as toujours inséparablement accompagné , et si utilement servi , non-seulement dans la prospérité, mais tant que la fortune m'a été contraire 5 toi qui as toujours partagé mon bonheur et mes disgrâces, pardonne-moi si dans celle-ci je choisis la solitude, et crois que ce n'est pas sans regret que je t'abandonne.
En disant cela, il mit pied à terre, ôta promptement la selle et la bride de son cheval , et lui donnant de la main sur la croupe , il lui dit en soupirant : Celui qui a perdu la liberté, te la donne. O cheval ! aussi excellent pour tes grandes actions que malheureux dans ton sort , va-t'en où tu voudras , tu seras reconnu partout, et tu portes écrit sur le front que jamais l'hip-
pogriphe d' Astolphe , ni le renommé Prontîn , qui coûta si cher à Bradamante , n'ont égalé ta légèreté et ta vigueur. Maudit soit , s'écria Sancho en cet endroit, et mille fois maudit, celui qui m'a délivré du soin de débâter mon âne !
les flatteries ne lui manqueraient pas, ni de belles paroles à sa louange ; mais pourtant quand il serait ici , le pauvre grison ! pourquoi lui ôter le bât ? Qu'est-ce qu'il a à voir aux folies des amoureux et des désespérés , puisque son maître, qui était moi, n'a jamais été ni l'un ni l'autre ? Mais dites donc , monsieur , si mon voyage et votre folie sont véritables, croyezvous qu'il soit mal à propos de seller Rossinante , afin qu'il supplée au défaut de mtoa grison , et que mon voyage ne dure pas si longtemps ? car s'il me faut aller à pied , je ne sais pas trop bien quand j'arriverai, ni quand je serai de retour , parce que je suis un fort méchant piéton. Fais comme tu voudras, Sancho, j répondit don Quichotte ; il me semble que tu 1 n'as pas tout le tort. Au reste , tu partiras dans trois jours ; je te retiens encore pour ce tempslà, afin que tu voies ce que je fais pour ma dame, et que tu le lui jiuisses redire. Et que puis-je voir davantage que ce que j'ai vu ? dit Sancho. Vraiment, tu es bien éloigné du compte, repartit don Quichotte ; ne faut-il pas que
PAETIE I, LÏV. m, CHAP. XXIV. 33 7
|e déchire mes habits ; que je jette mes armes pièce à pièce ; que je saute la tête en bas sur les rochers, et que je fasse mille autres choses de cette nature qui te donneront de l'admiration ? Pour ramour de Dieu, monsieur, dit Sancho, prenez bien garde comment vous ferez ces sauts; vous pourriez donner .d^ la tête en tel endroit que dès le premier coup vous auriez achevé la pénitence. Et je serais d'avis pour moi , si ces soubresauts sont si nécessaires , et que l'œuvre ne se. puisse faire sans cela , que vous vous contentassiez, puisque tout cela est feint, et n'est qu'une imitation , de les faire dans l'eau ou sur des matelas ; et je ne laisserai pas de dire à madame Dulcinée que vous l'avez fait sur des roches pointues et dures comme du fer. Je te remercie de ta bonne intention , ami Sancho , répondit don Quichotte ; mais il faut que tu saches que ceci n'est point une feinte , mais une chose très-sérieuse; parce qu'autrement ce serait pécher contre les lois de la chevalerie , qui nous défendent de mentir sous peine dêtre déclarés indignes de l'ordre ; et faire une chose pour l'autre , c'est mentir : ainsi , il faut quç mes soubresauts soient réels, effectifs, constans , et valables sans aucune supercherie. Cependant il sera bon que tu me laisses de la chaipie pour mettre sur mes blessures , puisque
338 DON QUICHOTÏS.
nous avons perdu le baume. C'a bien encore été pis de perdre Fane , dit Sancho , puisqu'il portait le baume et la charpie ; mais je prie votre seigneurie de ne me parler jamais de ce vilain breuvage, qi^'à L'entendre seulement nommer, )e suis près de rendre tripes et boyaux. Je vous prie aussi de vous souvenir que les trois jours que vous aviez pris pour me faire voir vos folies, sont passes, et que je les tiens pour vues s^ns appel.
Je dirai des merveilles à. madame , lais&eirfaoi faire ; écrivez seulement , et me dépéchez ; car je grille que je ne sois déjà revenu , pour vous tirer du purgatoire où je vais vous laisser. Tu l'appelles purgatoire , Sancho ! dit don Quichotte; dis enfer, et quelque chose de pis, s'il y en a dans le monde. £t qui est en enfer n'a point de rétention , dit Sancho , à ce que j'ai om dire. Que veux-tu dire par rétention? je ne l'entends pas, dit àcm Quichotte. Rétention, dit Sancho , c'est-^-dire que qui est une fois en enfer, n'en saurait plus sortir. Ce qui n'arrivera pas d^ vous, ou j/e ne pourrai remuer les talons pour h^ter Rossinante. Si prétendfr-je pourtant qu'il me rende , comme il me prend , devant madame Dulcinée du Toboso , à qui je dirai des choses si admir^les de vos folies et de vos impi^rtinepçes ; car je pense que. c'est tout un , cpie