‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 99 sur 109 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Des choses étranges qui arritèrent au TaîlIaQt cheTaller de la.Miinche) dans la montagne Noire 9 et de la pénitence qu'il fit k Timitation du Beau-Ténébreux.

Don Quichotte dit adieu au chevrier, et Sancho rayant regardé de travers, le chevalier monta à cheval , et Técuyer le suivant à pied , ils prirent leur chemin par le plus rude de la montagne. Ils marchèrent quelque temps sans rien dire, et Sancho était demi-mort d'envie de raisonner; mais il n'osait commencer, pour ne pas contrevenir aux ordres de son maître. Voyant enfin que don Quichotte ne parlait pas , et ne pouvant souffrir un si long silence: Monsei- . gneur , lui dit-il , je supplie votre seigneurie de me donner sa bénédiction et mon congé , que je m'en aille tout-à-l'heure retrouver ma femme et mes enfans, avec qui je pourrai au moins parler et contester quand j'en aurai envie : car enfin de prétendre que je vous suive par ces déserts, de jour et de nuit, sans dire un seul mot , j'aimerais autant qu'on m'enterrât tout vif. Si Dieu voulait que les bêtes parlassent , comme au temps d'Ésope , encore passe , je m'entretiendrais avec

Rossinante de tout ce qui me viendrait dans la fantaisie y et les paroles ne me pouriraient pas dans le corps. O ma foi , c'est une chose insupportable d'aller toujours chercher les aventures, et de ne trouver jamais que des gens qui nous bernent, et qui nous assomment à coups de poing et de pierres, et, au bout du compte, qu'il faille encore avoir la bouche courue , comme si on était né muet.

Je t'entends, Sancho, répondit don Quichotte , tu ne saurais tenir long-temps ta langue captive : hé bien , je lui rends la liberté , à condition pourtant que ce ne sera que pour le temps que nous serons dans ces montagnes ; dis donc ce que tu voudras. Alors comme alors , dit Sancho, que je parle donc tout mon soûl, à l'heure qu'il est ; et pour commencer à jouir du privilège : Or ça , monsieur, continua-t-il , quel intérêt aviez-vous de prendre si chaudement le parti de cette reine Marcassine , ou comme elle s'appelle , car je ne m'en soucie guère , et que vQus importe que cet Hélie-Labé fût son ami, ou non ? Si vous aviez laissé passer cela , qui ne vous touche en rien , le fou aurait achevé son histoire, vous n'^^uriez point attrapé le coup de caillou , et je n'aurais pas la toile du ventre rompue. Ami Sancho , répondit don Quichotte, si tu savais , comme moi , combien c'était une

honnête dame que la reine Madasîme,"je suis assuré que tu dirais que j'ai encore eu trop de patience de n'arracher pas cette langue insolente qui a osé proférer de si grands blasphèmes ; car enfin , n'est-ce pas un blasphème exécrable , que de dire qu'une reine ait couché avec un chirurgien ? La vérité de l'histoire est que maître Elisabeth j comme a dit le fou , fut un hoTtime prudent et de bon conseil , qui servait de gouverneur et de médecin à la reine ; mais de penser qu'elle fût son amie , c'est une rêverie insolente et digne de châtiment. Et afin que tu voies que Cardenio ne savait ce qu'il disait , tu n'as qu'à te ressouvenir qu'il était déjà dans son accès, et qu'il avait l'esprit égaré. Hé , c'est où je vous attends , s'écria Sancho : qu'aviez-vous que faire de vous mettre en peine des discours d'un fou ! Et si par hasard ce béni caillou vous avait donné par la tête , comme il a fait dan^ l'estomac , nous Serions en bel état pour avoif pris le parti de cette belle dame , que Dieu eonfonde; Sancho , répondit don Quichotte, ^t contre les fous et contre les sages, tout chevalier erranjt est obligé de défendre l'honneur des damnes, quelles qu'elles puissent être; combien plus celui des grandes princesse^ , et des reines d'importance , comme le fut la reine Madasime, pour qui j'ai une vénération particulière, à cause dé sa vertu et de

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toutes ses ix>niies qualités? car outre qu'elle était trèsrbelle, elle fut e:rtrémement sage et fort patiente dans les malheurs donteUe fut accablée. C'est en cet état-là qu'elle eut grand besoin des sages conseils de maître Elisabeth , qui lui aidait à supporter ses déplaisirs , et c'est de là que le vulgaire ignorant et malin a pris occasion de dire qu'ils vivaient familièrement ensesoible ; mais ils mentent encore une fois , et ils mentiront deux cents autres , tous ceux qui le diront y et qui en auront seulement la pensée. Je ne le dis ni ne le pense ; pour mpi , dit Sancho , je ne me mêle point des affaires des autres , je n'y ai que voir s'ils ont fait la folie , c'est sur leur compte ; je viens de pies vignes , je ne sais rien de rien ; je ne fourre point mon nez où je n'ai que faire; qui achète et vend 9 en sa bourse le sent ; après tout je suis né tout nu , et tout nu je me trouve ; je n'y prends ni n'y mets ; je n'y perds ni n'y gagne ; mais s'ils ont couché ensemble ou non, que m'importe à moi ? on croit bien souvent qu'il y a du lard , ou il u'y a pas seulement des chevilles ; et qui diantre est-ce qui peut mettre des portes aux champs P Dieu me soit en aide ! s'ecria don Quichotte ; eh combien enfiles-tu là de sottises ? et dia-moi y je te prie, quel rapport ont tous ces impertinens proverbes , avec ce que je viens de dire ? Va , va , mêle-toi désormais d'à-

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