‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 101 sur 109 · PARTIE I, LÏV. ra, CHAP. XXIV. SSq · texte numérisé non relu

PARTIE I, LÏV. ra, CHAP. XXIV. SSq

je la rendrai plus souple qu'un gant, fût-elle plus dure qu'un chêne. Et j'en tirerai une réponse douce comme miel , arec laquelle je m'en viendrai par l'air comme un sorcier, vous tirer de votre purçatoire , qui semble un enfer, mais qui ne l'est pas, puisqu'il y a espérance d'en sortir, et que l'on dit qu'on ne sort jamais d'enfer quand on y a une fois mis le pied ; <fui est aussi, à ce que je crois, le sentimept de votre seigneurie. C'est la vérité , dit don Quichotte ; mais où prendronsr-nous de quoi pour écrire la lettre ? Et le mandement des ânons? ajouta Sancho. Je ne Foublieraipas, reprit don Quichotte ; et puisque je n'ai point de papier, il faudra que j'écrive sur des feuilles d'arbre , ou sur des lames de cuivre : mais je viens de me ressouvenir que j'ai lès tablettes de Cardenio , qui seront toutes propres pour cela , et tu auras soin de faire transcrire le tout en belles lettres , au premier bourg où tu trouveras un maître d'école ; et s'il n'y en a pas , le sacristain de la paroisse le transcrira bien ; mais donne-toi garde de le faire faire par un homme de chicane , car le diable même ne le lirait pas. Oui , mais comment faire pour la signature ? répondit Sancho. Jamais Amàdis né signait ses lettres, dit don Quichotte. Bon pour cela, dit Sancho; mais le mandement , si faut-il bifen de nécessité qu'il soit signé ; et s'il

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est transcrit , ils <liront que le seing est faux , et me voilà sans ânons. Le mandement sera aussi dans les tablettes ^ et je le signerai ; et quand ma nièce verra mon nom , elle ne fera aucune difficulté de l'accomplir. Pour ce qui est de la lettre d'amour, tu feras mettre au bas : Votre jusqu'à la mort , le chevalier de la Triste-Figure. Il ne faut point se soucier que l'écriture soit d'une autre main que la mienne , parce que , si je m'en souviens bien , Dulcinée ne sait ni lire ni écrire, et de sa vie n'a vu ni de mes lettres, ni de mon écriture. Nos amours ont toujours été en idée, et n'ont jamais passé les bornes d'un honnête regard, et encore «ça été si peu sbuvent, que je puis bien jurer que depuis douze ans qu'elle m'est plus chère, que ma vie , je ne l'ai pas vue quatre fois , et peut-être même ne s'est-elle jamais aperçue que je la regardasse , tant Laurent Corchuelo, son père, et Aldonça Nogalès, sa mère , la veillent de près, et la tiennent resserrée. Et oui , ma foi , s'écria Sancho , la fille de Laurent Corchuelo , Aldonça Lorenço , est madame Dulcinée du Toboso ? C'est elle-même , répondit don Quichotte , et celle qui mérite d'être msdtresse de toute la terre. > Ha ! je la connais bien , dit Sancho , et je sais qu'elle tire une barre aussi rudement que saurait faire le plus fort berjger du village. Vive Dieu! quelle créature!

qa'elle est droite et bien faite ! et ma foi , elle peut prêter le collet à tout chevalier errant qui la prendra pour maîtresse. Jarni , qu'elle est vigoureuse et de bonne complexion , et la bonne voix qu'elle a ! Un jour elle était au haut du clocher de notre village , et elle se mit à appeler les valets de son père qui étaient à plus de demilieue de là ; ils l'entendaient aussi clair que s'ils eussent été au pied de la tour. Ce qu'elle a de meilleur, c'est qu'elle n'est point dédaigneuse : elle joue avec tout le monde , et se moque de tout. Ho! vraiment, à Theure qu'il est, seigneur chevalier de la Triste-Figure , vous pouvez bien faire pour elle tant de folies que vous voudrez , vous pouvez vous désespérer et vous pendre , il n'y a personne qui ne dise que vous aurez bien fait^ quand même le diable vous aurait emporté. Aldonça Lorenço! bon Dieu, je grille d'être en chemin pour la voir, car il y a déjà long-temps que je ne l'ai vue. Elle doit être bien changée à cette heure ! le soleil , le grand air, et aller tous les jours aux champs , cela gâte fort le visage des femmes.

Il faut que je vous avoue une chose , seigneur don Quichotte , que jusqu'ici j'ai vécu dans une grande ignorance". J'aurais juré que madame Dulcinée éta^t quelque grande princesse dont vous êtes araouretix , ou quelque autre dame d'im-

portante qui méritât les riches prësena que vous lui avez envoyés , comme celui du Biscayen , des forçats , et tant d'autres que je m'imagine , selon que vous avez remporté de différentes victoires dans le temps que je n'avais pas Fhonneur d'être votre écuyer. Mais après avoir considéré que c'est la dame Aldonça Lorenço , je dis la dame Dulcinée du Toboso , devant qui ceux que vous ave^ vaincus doivent aller fléchir le genou , je viens de penser qu'ils pourraient bien arriver dans le temps qu'elle peignerait du chanvre , ou qu'elle battrait du blé dans la grange , et ces genslà auraient grande honte de se jeter à genou devant une créature si maussade ; elle-même se moquerait peut-être bien de votre présent.

Je t'ai déjà dit plusieurs fois, Sancho^ dit don Quichotte , que tu es un grand parleur , et quoique lourdeau et d'un esprit grossier, tu te mêles de subtiliser, et de dire des choses piquantes. Mais , mon cher ami , je suis bien aise de te faire voir que je suis encore plus sage que tu n'es sot , et au lieu de me fâcher de ce que ta dis , je t'apprends que pour ce que je souhaite de Dulcinée du Toboso , elle est aussi bonne, et plus que la plus grande princesse de la terre. Tous poètes qui chantent les louanges des dames, sous des noms qu'ils leur donnent à leur fantaisie , n'ont pas pour cela de véritables maîtresses.

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