‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 58 sur 109 · PARTIE ly MV. n, CHÀP. XIÏI. l · texte numérisé non relu

PARTIE ly MV. n, CHÀP. XIÏI. l

Et s*il est Trai , comme on dit , que Tamo^r est libre et sans contrainte , n'est-on pas injuste de prétendre que je doive aimer quand je n'y ai aucun penchant ? et , encore une fois y est-ce uiie raison assez forte pour m'y obliger que de dire que l'on m'aime? D'ailleijrs, si j'ai quelque beauté , n'est-ce pas de la pure grâce du ciel que je la tietis , sans en devoir rien aux hommes ? . et si elle fait de mauvais effets , en suis-je plus coupable que le serpent l'est du venin que lui a donné la nature , ou que le feu qui ne saurait nuire qu'à ceux qui s'en approchent de trop près ? Je suis née libre ^ après tout ^ et c'est pour vivre en liberté que j'ai choiî^i la solitude , où je me contente de faire part de mes pensées et dé ma beauté aux bois et aux ruisseaux ; j'ai même averti tous ceux qui m'aiment , de la disposition démon cœur; s'ils nourrissent après cela des désirs et de vaines espérances, né faut-il pas dire que c'est leur obstination qui les tue, et non pas ma cruauté ? Ainsi croit-on me faire des reproches bien justes • quand on me dit que les sentimens de Chrysostôme n'avaient rien que d'honnête , et que je nfe me faisais point de tort d'y répondre ? Ne lui âi^jé pas dit en ce même lieu, aptes qu'il me les eut fait connaître, que mon dessein était de vivre à moi , sans me lier jamais à personne , et que j'étais résolue de ren-

T. I. lO

l/fi DON QUÏCHOTTE.

dre à la nature tout ce qu'elle m'avait donné ? Que si après un aveu si sincère , il a bien voulu s'embarquer sans espérance, faut-il s'étonner qu'il ait fait naufrage? y a-t-il raison de s'en prendre à moi ? Si j'ai abuse quelqu'un , qu'il s'en plaigne , à la bonne heure ; et s'il y en a qui se désespèrent , parce que je les ai trahis , que l'on m'accable de reproches et d'injures ; mais que l'on ne m'appelle ni trompeuse , ni cruelle , si je n'ai jamais engagé personne, ni rien prorais à qui que ce soit. Jusqu'ici , grâces au ciel , le destin n'a pas voulu que j'aimasse ; et de croire que je le fasse par choix , il est inutile de s'y attendre. Que cet avertissement serve une fo^ pour toutes à ceux qui ont quelque dessein pour moi , et s'il leur en prend comme à Chrysostôme , que l'on ne me vienne point dire que leur jalousie ou mes mépris en soient cause. Qui n'aime point, ne saurait donner de jalousie , et une déclaration franche et sincère ne doit point passer- pour haine ou pour mépris.

Enfin que celui qui m'appelle un monstre , un basilic, me fuie tant qu'il voudra, et que ceux qui me traitent d'ingrate cessent de me servir, je leur réponds que je ne me mettrai pas en peine de les rappeler. Qu'on ne se mette donc point en tête de troubler mon repos , et de vouloir que je hasarde, parmi les hommes, la tran-

quîllité dont je jouis , et que je me suis persua-^ dée qu'on n'y trouve point. Je ne veux rien , et n'ai besoin de rien , que de la compagnie des bergères de ces bois , dont la conversation, avec le soin de mon troupeau ^ m'occupe assez agréablement, sans que je m'aille eitibarrasser des maux d' autrui , et m'en attirer à moi-même. En un mot , mes desseins ne sortent point de ces montagnes.; et si mes pensées, vont plus loia ,. ce n'est que pour admirer la beauté du ciel , et me faire ressouvenir que c'est le lieu d'où j^ Suis venue , et où je dois retourner.

En disant ces dernières paroles, la bergère, sans attendre aucune réponse, prit le chemin le plus rude de la montagne , et disparut aux yeux de ceux qui l'dvaient écoutée , les laiwssant tous dans une admiration extrême de son esprit et de sa sagesse , aussi bien que de sa beauté. Il . y avait là de ses: amans , qui , sans se ressouvenir de la déclaration qu'elle venait de faire ^ eurent envie de la suivre ; et comme ils s'y préparaient, don Quichotte qui connut leur dessein , et qui vit une si belle ôccasioti d'exercer la profession de chevalerie , porta la ïhain sur la garde de son épée , et criant à pleine tête , afin que tout le monde l'entendît : Que personne , dit-il , de quelque qualité qu'il puisse être , ne soit si hardi que de suivre la belle Marcelle , sous

lO.

l48 DON QUICHOTTE.

peine d'encourir mon indignation. Elle a fait voir, par des raisons sans réplique , qu'elle est entièrement innocente de la mort de Chrysostôme y et combien elle est éloignée de répondre favorablement aux desseins d'un amant ; qu'on* cesse donc de la tourmenter, et qu'elle soit plutôt estimée et honorée de - tous les honnêtes gens, puisqu'elle est peut-être la seule au monde qui vive avec des intentions si pures.

Soit que ce fût à cause des menaces de don Quichotte , ou parce qu' Ambroise pria les bergers d'achever de rendre les derniers devoirs à son ami , personne ne partit de là quelles écrits de Chrysostôme ne fussent brûlés , et son coips mis dans la sépulture. Ce qui né se fit pas sans tirer beaucoup de larmes des yeux de tous les assistans. On mit ensuite une grosse pierre sur la fosse, en attendant une tombe de marbre qu' Ambroise dit qu'il faisait faire, et sur la* quelle il avait ordonné de graver ces vers en manière d'épitaphe î

Ci gît le corps glacé d'un malbeorenz amanit « Que tuèrent l'amonr, le dépit et la haiûe ; Une ingrate bergère a fait toute sa peine »

Et payé tous ses soins d'un rigoureux tourmenta

Ici de ses malheurs il vit naître la source , 11 commença d'aimer, et de le dire ici ^

II apprit a disgrâce en cet eodroit ansâ.

Il a voulu de même y lennioer $a coafse,'

Panant , évite le danger ; Si la bergère vit , même sort te regarde ) On ne pent valoir phis qae valait le berger,

Adien , passant ! prends-y bien garde.

La sépulture fut incontinent couverte de ra^ meaux et de fleurs , et après que tous les bergers eurent témoigné à Âmbroise la part Qu'ils prenaient à son affliction , et à la perte d'un si honnête ami , ils prirent congé de lui , et se retirèrent, Vivalde et son compagnon lui firent aussi leur compliment. Don Quichotte, qui n'était pas homme à s'en oublier, fit le sien en des termes extraordinaires , et qui sentaient bien sa profession ; et après avoir remercié ses hôtes , il leur dit adieu. Vivalde le sollicita fort d'aller avec eux à Séville , l'assurant qu'il n'y avait pas de lieu au monde plus fertile en aventures , et qu'elles y naissaient sous les pas à chaque coin de rue : mais il leur rendit grâces de l'avis qu'ils lui donnaient , et leur dit qu'il ne pouvait ni ne devait aller à Séville qu'il n'eût nétoyé ces montagnes des brigands dont elles étaient pleines. Les voyageurs , le voyant dans cette bonne résolution , ne l'en voulurent pas détourner, et poursuivirent leur chemin , et lui se mit en tête de

l5o DON QUICHOTTE.

suivre la belle Marcelle , pour lui offrir ses services ; mais la chose n'arriva pas comme il souhaitait ; il s'en fallut même beaucoup , comme on le verra dans la. troisième partie de cette histoire.

*^^*ni9nnnnMtiiÊ»nn0¥% t V¥¥» M vti wt nn /tnnnH/tnnnnnni*mvvM/w%/ywu y% /t0tétMii t MyytM^%i vut<ki»nnxMvm t

Page 1