PARTIE I, LIT. m, CHAP. XIV. l
avant que de se relever , de se repentir de sa galanterie. Don Quichotte et Sancho , qui aper-» curent de loin le mauvais traitement qu'on faisait à Rossinante , coururent promptement au secours , et en arrivant tout essoufflés : Ami Sancho y dit don Quichotte , à ce que je vois y ce ne sont pas ici des chevaliers , mais des rustres et de la canaille ; tu peux hien m'aider à prendre vengeance de Foutrage qu'ils m'ont fait en s'attaquant à mon cheval. Hé ! quelle diable de vengeance pouvons-nous prendre ? répondit Sancho : ils sont vingt , et nous ne sommes que deux, et encore ne sais -je s'il faut nous compter pour un et demi. J'en vaux cent moi seul , répondit don Quichotte 5 et sans s'arrêter da-* vantage , il met l'épée à la main , et attaque vigoureusement les muletiers. Sancho , animé de l'exemple de son maître , fait aussi voir le jour à son épée , et se fourre au milieu des ennemis. Don Quichotte donna d'abord un si grand coup au premier qu'il trouva sous sa main , qu'il lui fendit un collet de cuir, et lui emporta une grande partie de l'épaule ; il allait s'essayer sur un autre , quand les muletiers qui eurent honte de.se voir ainsi mal menés par deux hommes seuls , recoururent à leurs épieux , et entourant le vaillant chevalier et le bon écuyer , commencèrent à travailler sur eux à coups de bâton avec
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une diligence admirable. Comme ils y allaient de grande affection , Tàffaire fut bientôt expédiée : dès la seconde décharge que Sancho reçut à la ronde , il tomba de son long par terre , et rien nse servit à don Quichotte d'avoir du courage et de l'adresse, il li'eh fut pas quitte à meilleur marché ; le bon chevalier fui renverse aux pieds de Rossinante , qui n'avait encore pu se relever. Les muletiers n'ayant plus rien à faire , et craignant même .d'en avoir trop fait , chargèrent promptement leurs voitures, et poursuivirent leur chemin.
Le premier de nos aventuriers qui se reconnut après Forage , fut Sancho Pança , qui , se traînant auprès de son maître , lui dit d'une voix faible et .dolente : Seigneur don Quichotte! ah , seigneur don Quichotte ! Que veux-^tu , ami Sancho ? repondit le chevalier d'un ton pour le moins aussi pitoyable. N'y autadt-il pas moyen, dit Sancho, que v<5us me donnassiez deux gorgées de ce bon breuvage de Fier-à-bras , ^i par hasard vous en aS:ez sur vous? Beut-etre sera-t-il aussi bon potir des os ix)mpiis que pour d'autres blessures. Hé ! mon ami , r^ondit don Quichotte , si j'en avais , que nuous faudrait*^il autre chose ? mais je te jure , foi de chevalier errant , que si je ne perds l'usage des mains, j'en aurai avant qu'il soit deux jours. Deux jours! répartit
Sancho ; et dans combien de temps croyez-vous que nous soyons seulement en ëtat de nous remuer ? Là vérité est , dit le moulu chevalier y que je ne saurais qu'en dire , de la manière dont je. me sens ; mais aussi la chose m'est bien due y et je ne dois m'en prendre qu'à ittoi-même y qui vais mettre imprudemment la main à l'épée contre des gens qui ne sont pas armés chevaliers : je ne doute point que la fortune n'ait permis que je reçusse ce châtiment, pour avoir méprisé les lois de la chevalerie ; c'est pourquoi aussi , ami Sancho , je t'avertis , une fois pour toutes , et pour notre intérêt commun , que lorsque de semblables marauds nous feront insulte y tu n'attendes plus que je tire l'épée contre eux; car assurément je n'en ferai rien ; mais comme c'est ton affaire , mets toi-même l'épée à la main , et châtie-les comme tu l'entendras. Si par hasard il vient des chevaliers à leur secours , oh y je te défendrai de l'a bonne sorte ! Tu sais ce que c'est que la force de ce bras ; tu en as vu d'assez bonnes preuves* Sancho ne trouva pas l'avis de son maître si bon , qu'il n'y eût quelque chose à redire.
Seigneur chevalier , répondit-il , je n'aime point tant les querelles qu'on dirait bien : et je sais , Dieu merci , pardonner une injure , parce que j'ai une femme et des enfans ; tenez-
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VOUS donc pour dit , s'il vous plaît , qu'assurément je ne mettrai l'épéeù la main ni contre chevalier ni contre paysan ; que je leur pardonne devant Dieu toutes les offenses passées , et toutes celles qu'ils me pourront faire à Favenir , et avec cela encore tout ce qiie m'ont fait , ou font , ou feront quelques sortes de personnes que ce puisse être , riche ou pauvre , noble ou roturier , et de tout état ou condition. Si j'éts^is assuré » reprit don Quichotte » que rhaleine ne me manquât point, et que la douleur que je sens au côté me laissât parkr à mon aise , que je te ferais bientôt comprendre que tu ne sais ce que tu dis ! Viens çà , misérable ! Si la fortune, qui jusqu'ici nous a été contraire, vient enfin à changer en notre faveur, et que , nous conduisant comme par la main , elle nous fasse prendre terre en quelques-unes des îles dont je t'ai parlé , que sera-ce , dis-moi , si après l'avoir conquise , je t'en donne le gouvernement? Pourras-tu en remplir dignement la charge , n'étant pas chevalier , et ne te souciant point de l'être , n'ayant ni valeur ni ressentiment poui^ repousser les injures et défendre ton état ? Ne sais-tu point encore que dans tous les pays nouvellement conquis , les natutels ont toujours l'esprit remuant , et ne s'accoutument qu'avec peine à une domination étrangère; que
jamais ils ne sont soumis à leur nouveau seigneur qu'ils ne soient toujours sur le point de brouiller , et de tenter de se mettre en liberté ? Ainsi crois-tu que le seigneur n'ait pas besoin d'avoir du jugement pour se conduire avec des esprits si mal disposes , et du courage pour at-^ taquer et pour se défendre en tant d'occasions qui peuvent se présenter à toute heure ?
Il eût été bon , repartit Sancho , que j'eusse eu le jugement et le courage que vous dites dans l'aventure qui vient de nous arriver ; mais pour l'heure , monsieur , je vous le dis franchement^ j'ai bien plus besoin d'emplâtres que de remontrances. Mais voyons un peu si vous ne sauriez vous lever pour m'aider à faire lever Rossinante , encore qu'il ne le mérite pas ? Non , car c'est lui qui est cause que nous avons été roués de coups. En bonne foi , je n'aurais jamais penisé cela de Rossinante; je le croyais sage etpaisi^ ble , j'aurais juré pour lui comme pour moi. A qui se fiera-t-on après cela ? Croyez qu'on dit bien vrai , qu'il faut bien du temps avant que de connaître les gens. Mais , monsieur , ma foi^ il n'y a rien de certain dans cette vie ; et qui diantre eût dit , après vous avoir vu faire tant de merveilles contre ce malheureux chevalier errant de l'autre jour , que cette tempête de coups de bâton devait venir fondre sur nos épaules ?
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Pour les tiennes encore , dit don Quichotte , elles doivent être faites à de semblables orages : mais les miennes , qui n*y sont pas accoutumées, s'en sentiront long- temps; et n'était, que je m'imagine , et qu'il est même certain , que toutes ces disgrâces sont attachées à la profession des armes, je me laisserais mourir ici de pur ennui. Mais , monsieur , répliqua Saricho , puisque toutes ces infortunes-là sont des revenus de la chevalerie , dites-moi , je vous prie , arriventelles fort souvent , ou si cela finit après un certain nombre ? Car apparemment , si nous faisons encore deux semblables récoltes , nous ne serons point en état d'en faire une troisième , à moins que le bon Dieu ne nous assiste.
Ne sais-tu pas, ami Sancho, répondit don Quichotte , que la vie des chevaliers errans est sujette à mille fâcheux accidens, et qu'elle éprouve presque incessamment l'une et l'autre fortune ? Il n'y en a point qui ne puissent à toute heure devenir rois et empereurs, comme on l'a vu souvent ; et sans le mal que je sens , je te raconterais l'histoire de plusieurs qui se sont élevés sur le trône par leur seule valeur. Mais il n'y en a point aussi qui soient exempts de revers de la fortune, et je t'en ferais voir parmi ceux-là mêmes qui sont ensuite tombés dans d'étranges malheurs. Le grand Amadis de Gaule ne se \itril
pas au pouvoir de Tenchanteur Arcalaîis , le plus cruel de ses ennemis , et ne tient-on pas pour assuré que ce perfide négromant lui donna deux cents coups d'étrivières , après l'avoir attaché à une colonne dans la cour de son château ? N'y a-t-il pas encore un auteur secret et digne de foi , qui dit que le chevalier du Soleil ayant été su)™pris à une trappe qui fondit sous ses pieds en un certain château , il se trouva sous terre attaché par les pieds et les mairls, dans un profond cachot, où d'abord on lui donna un lavement d'eau de neige qui le pensa faire mourir? et si un sage de ses amis ne l'eût secouru dans ce misérable état , on ne sait ce qu'il fût devenu. Ainsi , Sancho , je puis bien me régler sur des chevaliers qui ont reçu des affronts encore plus grands que le nôtre ; mais il est bon que tu apprennes que les blessures qui se font par le premier instrument que le hasard fait tomber entre les mains , ne déshonorent point le blessé et ne lui font nul affront ; et l'on trouve en termes exprès, dans la loi des duels, que si le cordonnier frappe quelqu'un avec la forme qull tient à la main y elle a beau être de bois comme le bâton ^ on ne dira pas pour cela qu'il ait donné des coups de bâton. Je te dis cela , Sancho , afin que tu ne penses pas que pour avoir été assommés de coups par
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cette canaille , nous soyons pour cela déshonorés : car , à le bien prendre , les armes dont ils nous ont frappés , n'étaient pas tant des bâtons que des espèces de pieux , sans quoi ils ne vont jamais , et pas un d'eux y si je m'en souviens , n'avait ni épée ni poignard. Ils ne m'ont point donné le temps d'y regarder de si près , dit Sancho , et je n'eus pas plutôt tiré la maudite flamberge, qu'ils me rouèrent de coups, et m'en donnèrent tant , que les yeux et les jambes me manquèrent tout à-la-fois , et je tombai tout de mon long dans le même endroit où me voilà encore , dieu merci : aussi , pour vous parler franchement , ce qui me donne de la peine n'est pas de savoir si les coups de pieux m'ont fait un affront , c'est la douleur des coups que je ne saurais arracher de ma mémoire , non plus que de dessus mes épaules^ Avec tout cela , Sancho , répondit don Quichotte , si n'y a-t-il point de ressentiment que le temps n'efface , ni de douleur dont la mort ne guérisse. Grand naerci, répliqua Sancho , et qu'y a-t-il de pis qu'un mal à quoi il n'y a que le temps qui puisse remédier ou qui ne finisse que par la mort ? Encore , si nos maux étaient de ceux qui s'en vont avec une couple d'emplâtres , patience ! niais il nous faudrait tout l'onguent d'un hôpital , et encore ne saiâ^je s'il y suffirait. Laisse-là tous ces discours