PARTIE I, UV. m, CHAP. XV
mal. Vous êtes donc aussi tombé ? reprît Thôtesse. Je ne suis pas tombé , reprit Sancho ; mais de la frayeur que j'ai eue de voir tomber mon maître , il m'a pris un tel je ne sais quoi par tout le corps, qu'il me semble qu'on m'a donné mille coups de bâton. Vraiment je ne tn'en étonne point» dit la jeune fille; car il m'est souvent arrivé de songer que je tombais d'une tour en bas , et que jamais je ne pouvais arriver jusqu'à terre , et quand j'étais réveillée , je me trouvais aussi lasse et aussi rompue que si j'eusse tombé tout de bon. Voilà justement l'affaire , dit Sancho , et toute la différence qu'il y a, c'est que sans avoir rien songé , et qu'étant alors tout aussi éveillé que je suis à cette heure > je ne me trouve pourtant pas moins meurtri que mon maître. Gomment est-<e que vous l'appelez, votre maître ? dit alors Maritpme. Don Quichotte de la Manche , répondit Sancho ! chevalier errant , et des plus francs qu'on ait vus depuis long-temps. Chevalier errant , reprit F Asturiehne ; et qu'est-ce que cela ? Quoi , vous êtes si neuve dans le monde ! reprit Sancho ; apprenez , ma chère sœur , qu'un chevalier errant est une chose qui se voit toujours à la veille d'être empereur ou roué de coups de bâton ; aujourd'hui la plus malheureuse créature qui vive» demain avec trois ou quatre royaumes à donner
à son écuyer. D'où vient donc , dit Thôtesse , qu'étant écuyer d'un si grand seigneur, vous n'avez pas pour le moins quelque comté ? car au moins on ne le dirait pas à votre mine. Oh! cela ne va pas si vite , répondit Sancho : il n'y a pas plus d'un mois que nous cherchons les aventures , et nous n'en avons pas encore trouvé de celles-là; outre que bien souvent on cherche une chose , et l'on en trouve une autre. Mais pour vous dire le vrai, si monseigneur don Quichotte peut une fois guérir de ses blessures, et que je ne sois point estropié des miennes , je ne troquerais pas mes espérances contre le meilleur comté d'Espagne.
Don Quichotte , qui écoutait attentivement cette conversation , crut qu'il était de la civilité d'y entrer ; et , se levant le mieux qu'il put en son séant , , il prit aimablement la main de l'hôtesse , et lui dit : Croyez-moi , ma belle dame , vous n'êtes pas malheureuse d'avoir eu occasion de me recevoir dans votre château. Je ne vous en dis pas davantage , parce qu'il ne sied jamais bien de se louer soi-même; mais mon fidèle écuyer vous apprendra qui je suis. Je vous dirai seulement que je conserverai la mémoire de vos bons offices le reste de ma vie , et que je ne perdrai jamais d'occasion de vous en témoigner ma reconnaissance. Plût au ciel , ajouta-t-il , re-