‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 71 sur 109 · PARTIE I, UV. UI, CHAP. XVI · texte numérisé non relu

PARTIE I, UV. UI, CHAP. XVI

si je De me ressouvenais de toutes les courtoisies que j'ai reçues dans votre château y si je ne puis me revancher de tant d'honnête tes en vous vengeant de quelque outrage. Vous savez bien que mon emploi est de secourir les faibles, et de châtier les traîtres : cherchez donc dans votre mémoire , et, si vous avez à vous plaindre de quelqu'un y VOUS n'avez qu'à dire , je vous promets , par l'ordre de chevalerie que j'ai reçu , que vous serez bientôt satisfait.

Seigneur chevalier, répondit l'hôte, je n'ai. Dieu merci, pas besoin que vous me vengiez de personne; et, quand on m'offense, je sais fort bien me venger moi-même. Toute la satisfaction que je vous demande , c'est que vous me payiez la dépense que vous avez faite cette nuit , et le foin et l'avoine que vos bêtes ont mangés ; car on ne sort pas ainsi de l'hôtellerie. Quoi! c'est ici une hôtellerie ? répliqua don Quichotte. Oui, sans doute, et des meilleures , dit l'hôte. J'ai été bien trompé jusqu'à cette heure , continua le chevalier ; en vérité , je l'ai toujours prise pour un château, et pour un château d'importance.

Mais, puisque c'est une hôtellerie, il faut que vous me pardonniez sur l'heure , si je ne vous paie point ma dépense; je ne dois p^ contrevenir à l'ordre des chevaliers errans , de qui je «ais pour certain, sans avoir jusqu'ici vu le con-

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traire , qu'ils n'x)nt jamais payé quoi que ce soit dans les hôtelleries , parce que la raison veut , aussi bien que la coutume , qu'on les régale partout gratuitement , en récompense des travaux incroyables qu'ils souffrent en cherchant des aventures de jour et de nuit, l'hiver et l'été, à pied et à cheval , mourant tantôt de faim et de soif, de froid et de chaud, et sans cesse exposés à toutes les incommodités qui se rencontrent sur la terre. Ce sont là des fadaises de chevalerie dont je n'ai que faire , répliqua l'hôte ; payezmoi seulement ce que vous me devez, et laissons^là ces contes; je ne donne pas ainsi noion bien. Vous êtes un fat et un méchant hôte , dit don Quichotte; puis, baissant sa demi-pique, et donnant des deux, il sortit de l'hôtellerie sans que personne l'en pût empêcher, et marcha quelque temps sans regarder si son écuyer le suivait.

L'hôte , voyant qu'il ne fallait rien espérer de don Quichotte , se voulut faire payer par Sancho; mais il jura qu'il ne paierait pas plus que son maître, et qu'étant écuyer de chevalier errant , on ne lui pouvait pas contester le même privilège. L'hôte eut beau se mettre en colère et le menacer, s'il ne le payait, de se payer luimême par ses mains d'une manière que l'écuyer é'èn souviendrait long-temps , Sancho jura tout

de nouveau , par Tordre de la chevalerie qti*avait reçu son maître , qu'il ne donnerait pas un sou ^ quand on le devrait écorcher, et qu'il ne serait jamais dit que les écuyers à venir pussent repro*cher à sa mémoire qu'un si beau droit , et si juste , se fût perdu par sa faute. Malheureusement pour l'infortuné Sancho , il y avait dans rhôtellerie quelques drapiers de Ségovie, et des fripiers de Cordoue, tous bons compagnons, et gens délibérés , qui , poussés d'un même esprit, s'approchèrent de lui, et le descendirent de son âne , pendant qu'un d'eux alla quérir une couverture. Le pauvre Sancho fut mis dans le milieu , et voyant que le dessous de là porte n'était pas assez haut pour leur dessein , ils passèrent dans la cour, où ils avaient de la hauteur de reste. Quatre des plus forts prirent chacun un coin de la couverture , et commencèrent à faire sauter et ressauter Sancho , jusqu'à douze et quinze pieds en l'air, avec le même plaisir que les cuisiniers se donnent des chiens qui dérobent leur viande. Les cris affreux que faisait' le misérable berné allèrent jusqu'aux oreilles de son maître , qui crut d'abord que le ciel l'appelait à quelque nouvelle aventure ; mais , reconnaissant bientôt que ces hurlemens venaient de son écùyer, il poussa de toute la vitesse de Rossinante vers l'hôtellerie , qu'il trouva fermée.

igo DON QUICHOTTE.

Comme il en faisait le tom* pom^ chercher quelque entrée , les murailles de la cour , qui n'étaient pas fort hautes , lui laissèrent voh* Sancho montant et descendant par le vague de l'air avec tant de grâce et d'agilité , que , sans la colère où il était, il n'aurait pu s'empêcher d'en rire. Mais le jeu ne lui plaisant pas, dans l'humeur où il se trouvait , il essaya plusieurs fois de monter de dessus son cheval sur le haut de la muraille , et l'aurait fait s'il n'eût été si froissé , qu'il ne fut pas même en son pouvoir de mettre pied à terre. Tout ce qu'il put faire , fut de dire , du haut de son cheval , tant d'injures aux berneurs , et de leur faire tant de défis , qu'il est impossible de les pouvoir écrire ; , mais , pour tout cela , ces impitoyables railleurs ne laissèrent point leur ouvrage , et n'en rirent que plus fort ; et le malheureux Sancho ne gagna rien non plus , ni par prières, ni par menaces, que lorsque les berneurs , après s'être relâchés deux ou trois fois , le laissèrent de pure lassitude; et, l'enveloppant dans sa casaque , le remirent charitablement où ils l'avaient pris , c'est-à-dire , sur son âne.

La pitoyable Maritome, qui n'avait pu voir sans douleur le cruel traitement qu'on faisait à Sancho , lui apporta sur l'heure un pot d'eau fraîche , qu'elle venait de tirer du puits ; et , comme il le portait à sa bouche , il fut arrêté

par la voix de son maître , qui lui criait de Tau-? tre côté de la muraille : Mou fils Sancho , vœ bois point de cette eau ; n'en bois point , mon eniant , ou tu e$ n^ort : n'aî-je pas ici le divin baume qui te va remettre en im moment ? Et en disant cela , il montrait le vaisseau de fer-blanc. Mais Sancho , tournant la tête à ses cris ^ et le regardant tant soit peu de travers : Hé , monsieur , lui dit-il , avez-vous déjà oublié que je ne suis pas armé chevalier , ou voulez-vous que j'achève de vomir les boyaux qui me restent ? Gardez votre breuvage pour tous les diables , et me laissez en patience. En même temps , il commença à boire ; mais , comme il sentît, à la première gorgée , que ce n'était que de l'eau , il ne put passer outre , et pria Maritorne de lui donner un peu de vin , ce qu'elle fit de bon cœur , et le paya même de son propre argent. Aussi dit-on qu'elle ne laissait pas d'avoir quelque chose de bon , quoiqu'il y en eût de plus scrupuleuses. Sancho , ayant bu , fut conduit honorablement jusqu'à la porte de l'hôtellerie , où , donnant des talons à son âne , il sortit fort content de n'avoir rien payé , quoique ce fût aux dépens de ses reins et de ses épaules , ses cautions ordinaires. Il est \rai que son bissac demeura pour les gages; mais la joie le transportait si fort, qu'il ne s'en aperçut pas. L'hôte , voyant San-

cho dehors, voulut fermer la porte aux verroux ; mais les berneurs , qui n'étaient pas gens à se soucier de notre chevalier , quand même il aurait été de la table ronde ^ ne le voulurent pas souffrir , et peut-être qu'ils n'eussent pas été fâchés d'avoir occasion de se divertir avec le maître , comme ils l'avaient fait avec le valet.

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