‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 74 sur 109 · PARTIE I, WV. lH; CUAP. XVU · texte numérisé non relu

PARTIE I, WV. lH; CUAP. XVU

et qui est presque composée de toutes les nations du inonde. A ce compte-là , dit Sancho , il y doit avoir deux armées, car de cet autre côté en voilà tout autant. Don Quichotte se tourna prestemept, et voyant que Sancho disait vrai , il sentit une joie inexprimable , croyant fortement , car il ne croyait jamais pour un peu, que c'était deux grandes armées, qui s'allaient donner bataille dans cette plaine. Ce bon gentilhomme avait naturellement du cœur, et il s'était tellement rempli l'imagination de combats, de défis, d'enchantemens , et de toutes les impertinences que chantent les romans, qu'il ne faisait et ne pensait rien qui ne tendît de ce côté-là. Deux 'grands troupeaux' dé moutons qui venaient de deux endroitsdifféreris yers le chemin qu'il tenait^ faisaient ces "nuages de poudre , et elle était si grande qu'on n'en pouvait reconnaître laxause à moins que d'en être tout proche.

Don Quichotte assurait néanmoins avec tant de certitude que c'était des gens de guerre , que Sancho vint à le croire , et lui dit : Hé bien , monsieur, qu'avons^nous à faire là nous autres ? Ce que nous avons à faire ! répondit don Qui* chotte ; à secourir ceux qui en auront besoin. Mai^ afin que tu saches de quoi il s'agit , cette ^rmée que tu vois venir à notre gauche , est

IQS don QUICHOTTE.

commandée par k grand empcsreur Alifanfaron^ seigneur de Tile Taprobane ; et celle que nous avons à la droite est Tannée de son ennemi , le roi des Garamantes, Pentapdlin au bras re* troussé , qu'on appelle ainsi parce qu'il combat toujours le bras nu. Et pourquoi, £t Sancho, ces seigneurs-la se font-ils la guptre ? Ils sont devenus ennemis , répondit don Quichotte ^ parce que cet Âlifanfaron est devenra amoureux de la fille de Peiitapolin , qui est à mon gré «ae dts plus belles personnes du monde, et chrétienne ; et comme Alifanfaron est payeti , le père ne la lui veut pas donner qu'il ne reïionce aupaiavant à son faux Mahomet, et qu'il n'embrasse le christianisme. Par ma barbe ^ dit Sancfao, Pentapolin fait fort bien, et je lui aiderai de bon cœur en tout ce que je ppurrai. Tu ne feras en cela que ce que tu dois, répondit don Quichotte; ai|S$i bien en ces sortes d'occasions il n'eiit point nécessaire d'être armé chevalier. Non ! dit Sancho; (5 parbleu, laissez -moi donc faire! Ou mettrai-je mon âne , pour être assuf é dé le retrouver après le combat ; car je ne crois pas que je m'y doive fourrer sur une pareille monture ? Tu as. raison, dit don Quichotte, maistu]>'as qu'à le laisser à l'aventure , quand il devrait se perdre : car nous aurons tant de chevaux à thoir sir quand nous aurons vaincu , que Rossinante

même court risque d'être changé pour un autre. Ecoute cependant', je te veux apprendre qui sont les pirincipaux chefs de ces deux armées avant qu'elles se choquent. Afiii que tu les puisse mieux connaître , montons sur cette petite éminence , d'où nous les découvrirons aisément.

Ils montèrent, en disant cela , sur une hauteur, d'où ils auraient bien vu que c'était des' troupeaux de moutons que notre chevalier prenait pour deux armées , si la poussière ne leur en eût ôté la vue ; mais enfin , don Quichotte voyant dans son imagination mille choses qui ne pouvaient être ailleurs > commença à dire d'une voix élevée :

Ce chevalier que tu vois là, auxarmes dorées , et qui porte dans son écu un lion couronné , étendu aux pieds d'une jeune fille , est le valeureux Laurcalche, seigneur du Pont d'argent.

Celui qui a' ces armes à fleur d'or, et qui porte trois couronnes d'argent en champ d'azur, est le redoutable Micolambo, grand -duc de Quirochie. Cet autre qui marche à sa droite avec cette taille de géant , c'est l'intrépide'Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies , armé , comme tu vois , d'un cuir de serpent , et qui a pour écu une porte , qu'on dît être une de cultes de ce temple que Samson renversa quand il se vcfngeade ses eilnemis aux dépens de sa propre

vie. Tourne maintenant les yeux , et tu verras à la tête de cette autre armée , l'invincible vainqueur Timonel de Carcassonne , prince de la nouvelle Biscaye ^ qui porte des armes écartelées d^azur, de sinople , d'argent et d^or^ et dans son écu un char d'or en champ de pourpre »

avec ces trois lettres , M. I. V, , qui font la première syllabe du nom de sa maîtresse, et qui est^ à ce qu'on dit , l'incomparable fille du duc Alphçnique d' Algarve, Cet autre , qui fait plier les reins à cette puissante jument sauvage , et dont les armes sont blanches comme neige, avec Técu de même couleur, et sans devise , c'est un jeune chevalier français appelé Pierre Papin , seigneur des baronnies d'Utrique* Celui aux armes bleues, qui pique le flanc de cette pie , que tu vois si légère , c'est le puissant duc de Nervie , Espartafilando du Bocage , qui a dans son écu un champ semé d'asperges, .avec cette devise espagnole: Rastrea mi suerte.,

Notre héros nomma encore je ne sais combien d'autres chevaliers de l'une et de l'autre de ces prétendues armées , leur donnant à tous sur-lechamp les armes , les couleurs et les devises que Ijui fournissait sa fertile folie, et sans s'arrêter il poursuivit de cette sorte : Ce corps que tu voislà en tête , est composé de diverses nations : ici sont ceux qui boi^'^nt les agréables eaux du fa-

Page 1