PARTIE I, LIV. la, CHAP. XVUI
dressant les torts , et défaisant les injures. Je ne vois pas , répondit le bachelier , comment vous pouvez appeler cela redresser les torts , après m'avoir mis , de droit que j'étais , en Tétat où je suis , avec une jambe rompue , que je ne verrai peut-être jamais redressée* Voilà Tinjure que vous avez défaîte , et , pendant que vous cherrchez les aventures , vous m'en avez fait trouver la plus mauvaise du monde , à moi , qui ne pensais pas à vous. Les choses de ce monde ne vont pas toujours comme on le souhaite, dit don Quichotte , et tout le mal que je vois en ceci , monsieur le bachelier^ c'est que vous ne deviez point aller ainsi de nuit avec ces longs manteaux de deuil , ces surplis ^ et des torches allumées^ marmottant entre les dents et ressemblant proprement à des gens de l'autre inonde. Vous voyez bien que je n'ai pu m'empêcher de vous charger en cet état-là , étant ce que je suis ; et je l'aurais fait quand vous auriez été autant de diables , comme je croyais en effet que vous le fussiez à vos habits et à votre mine. Enfin , dit le bachelier, puisque mon malheur l'a ainsi voulu, il faut s'en consoler; je vous supplie seulement , monsieur le chevalier errant , d'avoir la bonté de m'aider à me tirer de dessous cette mule , où j'ai une jambe engagée entre l'ctrier et la selle. Que ne l'avez-vous
donc dit plus tôt! dit don Quichotte; attendiez-vous que je deyinasse ?
Il appela incontinent Sancho , qui ne se pressa pourtant pas de venir , parce qu'il était occupé à dévaliser un mulet chargé de vivres que menaient avec eux ces bons ecclésiastiques , et il fallut attendre qu'il eût fait de sa casaque une manière de sac , et qu'il l'eût chargée sur son âne après l'avoir farcie de tout ce qu'il y put faire entrer. Il courut ensuite à son mautre , à qui il dit : Pardi , monsieur , je ne puis pas être au four et au moulin. Don Quichotte lui dit d'aider au bachelier , ce qu'il fit , et l'ayant mis sur sa mule , il lui rendit sa torche , et don Quichotte lui dit qu'il n'avait qu'à suivre sa compagnie , à laquelle il le pria de faire des excuses de sa part pour le traitement qu'il leur avait fait , et qu'il n'avait pu , ni dû s'empêcher de leur faire. Monsieur , lui dit aussi Sancho , si par hasard ces messieurs demandent qui est ce vaillant chevalier qui les a si bien ajustés , vous leur direz , s'il vous plaît , que c'est le fameux don Quichotte de la Manche , qui s'appelle autrement le chevalier de la Triste-ÏFigure. Le bachelier étant parti , don Quichotte demanda à Sancho ce qu'il voulait dire avec son chevalier de la Triste-Figure. Puisque vous le voulez savoir, répondit Sancho , c'est que je vous ai quelque
temps considéré à la lueur de la torche qu'avait ce pauvre diable ; et , à vous dire le vrai , vous m^avez paru si je ne sais comment fait , que je n'ai jamais rien vu de semblable ; il faut que ce soit de travail ou de lassitude , ou à cause des dents qui vous manquent Tu n'y es pas, dît don Quichotte , et je vois bien que le sage qui doit écrire mon histoire a jugé à propos que j'eusse un surnom comme tous les anciens che-^ valiers-; car , tel s'appelait le chevalier de l'Ardente-Épée , un autre de la Licorne , celui-ci des Demoiselles , celui-là du Phénix , un autre du Griffon , un autre de la Mort , et ils étaient connus sous ces noms-là par toute la terre.
Ainsi , sansdoute c'est ce sage lui-même qui t'a inspiré le surnom de la Triste-Figure , quie je prétends désormais porter; et, pour cela, je suis résolu de faire peindre dans mon écu quelque figure fort étrange. Ma foi , monsieur , reprit Sancho , vous pouvez bien vous en épargner la dépense; vous n'avez seulement qu'à vous montrer : nos longs jeûnes et le pitoyable <îtat de V03 mâchoires vous font une si étrange mine , qu'il n'y a peinture qui en puisse approcher , et tous ceux qui vous verront vous donneront assez le nom de Triste-Figure , ce qui soit dit pourtant sans vous offenser. Don Quichotte sourit de la plaisanterie de son écuyer, et réso-
hit tout de bon de pixndre le sumom qu41 lui avait donné y et de faire peindre son ëcu à la première occasion qu'il en aurait. Mais , dit-îl , * sais*-tu bien , Sanch'o , que je me trouve en quelque embarras , et que je crains d'être excommunié pour avoir mis la main sur un ecclésiastique ? La vérité est pourtant que je ne Tai pas touché de la main , mais seulement de la lance ; outre que je ne croyais pas que ce fussent là des prêtres , ni rien qui appartint à Téglise , que j'honore et respecte comme je dois , mais des fantômes et des habitans de l'autre monde ; et même^ quand je l'aurais su , je me souviens fort bien de ce qui arriva au cid Ruy Dias , quand il mit en pièces le siège de l'ambassadeur de ce roi en présence du pape , qui l'en excommunia. Je trouve , pour moi , que le vaillant Rodrigue de Vivar ne fit rien cette fois^là que tout homme d'honneur et franc chevalier ne doive foire.
Le bachelier s'en étant allé , comme j'ai dît , et sans rien dire , don Quichotte eut envie de savoir si ce qui était dans la bière était le corps entier du gentilhomme, ou seulement les os; niais Sancho s'y opposa , en lui disant : Monsieur, qu'il soit dit une fois , je vous en supplie , que vous êtes sorti de quelque aventure sans y laisser du poil ; je n'en ai encore vu que celle-ci, n'allez point la gâter. Si ceè gens viennent à re-
connaître que c'est un seul chevs^î^r qui les a si mal menés , ils retourneront peut-4tre , et nous donneront bien des affaires. Mon âne est en bon état , nous voici proches de la montagne , la faim nous presse, qu'aVons-nous plus à faire qu'à nous retirer bravement ? et que le mort , comme on dit y s'en aille en terre , et celui qui se porte bien , au cabaret. En même temps , il se mit à toucher son âne devant lui , et pria son maître de le suivre , ce qu'il fit sans répliquer davantage , voyant bien que Sancho n'avait pas tout le «tort.
Après avoir marché quelque temps entre deux collines qu'ils ne distinguaient qu'à peine , ils se crurent, un peu plus au large , et ils étaient en effet dans un grand vallon , où don Quichotte mit pied à terre , et là , étendus sur l'herbe fraîche , et sans autre sauce que leur appétit , ils déjeûnèrent , dînèrent , goûtèrent et soupèrent tout à4a-fois , de ce que Sancho avait trouvé en abondance dans les paniers des ecclésiastiques , qui , pour l'ordinaire , ne sont pas gens à s'oublier. Mais une disgrâce que Sancho trouva la pire de toutes , c'est qu'ils mouraient de soif, et qu'ils n'avaient pas même une goutte d'eau pour se rafraîchir la bouche. Gependarrt , comme il prit garde qu'ils étaient dans un pré où l'herbe était fort fraîche , il donna un conseil de bon
sens à son maître , mais qui ne réussit pas si bien qu'il l'espérait, comme on verra dans le chapib^e suivant