CHAPITRE XIX
De la plus étonnante aTenture qu'ait |amai8 eue aucun chevalier errant, et que don Quichotte acheva avec peu de péril.
Sancho, pressé de la soif, comme nous venons de le voir , dit à son maître : L'herbe sur quoi nous sommes me paraît si fr^dche et si drue qu'il faut qu'il y ait ici-autour quelque ruisseau qui l'arrose : ainsi je crois qu'en cherchant un peu , nous trouverons de quoi apaiser cette terrible soif qui nous tourmente, et qui me semble présentement plus difficile à souffrir que la faim. Don Quichotte le crut, et prenant aussitôt Rossinante par la bride , et Sancho son âne par le licou , ils commencèrent à marcher en tâtonnant parce que l'obscurité était si grande , qu'ils ne voyaient rien du tout. Mais ils n'eurent pas fait deux cents pas, qu'ils entendirent un grand bruit, comme d'un torrent qui tomberait du haut d'une montagne. Ce bruit leur donna bien de la joie ; et comme ils écoutaient de quel côté il pouvait venir, ils en entendirent un autre qui diminua fort le plaisir que le premier leur avait fait , et surtout pour Sancho , qui naturellement n'était pas fort courageux. C'étaient de grands T. I. i5
coups redoublés avec un cliquetis de fers et de chaînes , et cela joint au bruit du torrent, faisait un si grand tintamarre / que tout autre que notre héros en eût été épouvanté.
La nuit, comme, j'ai dit, était fort obscure § et le hasard les conduisit sous de grands arbres , dont un vent frais qui s'était élevé , agitait les feuilles et les branches ; si bien que l'obscurité , le bruit de l'eau , le mumiure deis arbres y et ces grands coups qui né cessaient point , tout cela semblait fait pour doïme'r de la terreur, et d'autant plus qu'ils ne savaient où ils étaient et que le jour ne venait point. Mais l'intrépide don Quichotte , au lieu d« s'épouvanter, se jeta légèrement sur Rossinante , et embrassant son écu : Ami Sàncho , lui dit-il , apprends qtae le ciel m'a fait naître pour ramener l'âge d'or *en ce thaudit siècie de fer : c'est pour moi que sont réservées les grandes actions et les périlleuses aventures; c'est moi , encore une fois , qtii dois effacer la mémoire des chevaliers dé la Table-Ronde , ^es dèuze pairs de France , et des neuf preux , des Olivantes ,'des Bélianiè , àes chevaliersiiu Soleil , et 'de cette multitude innombrable de chevaliers errans àvc temJps passé , en faisant de si grandes choses, t^'eUes obscurchroht tout ce qu'ils ont fait. Ta vois bien, cher et fidèle écuyer, quelle est l'obscurité de cette nuit , ce profond silence ,
le sourd et confus murmure de ces arbres , Tépouvantable bruit de cette eau que nous sommes venus chercher, qui semble tomber des montagnes de la lune , et ce continuel battement qui nous blesse les oreilles : la moindre de ces choses suffirait pour étonner le dieu Mars même , et combien plu& des gens qui ne seraient pas accoutumes à de semblables aventures! cependant ce ne sont que des aiguillons qui réveillent mon courage , et je sens que le cœur me bondit comme pour aller au-devant du péril , que je suis d'autant plus résolu de tenter , qu'il me paraît plus grand et plus horrible. Serre donc les sangles à Rossinante , et demeure en la garde de Dieu. Si tu ne me vois dans trois jours, tu peux t'en retourner au village , et de là tu me feras bien le plaisir d'aller au Toboso , où tu diras à mon incomparable Dulcinée , que le chevalier esclave de sa beauté , ^st mort pour avoir voulu entreprendre des choses qui le pussent ri^ndre digne
d'elle.
Quand Sancho l'entendit parler de la sorte, il se prit à pleurer avec la plus grande tendresse du inonde , et lui dit : Je ne comprends pas , monsieur , pourquoi vous voulez éprouver une si effroyable aventure. Il est nuit, et personne ne nous voit : nous pouvons fort bien nous ôter du chemin et éviter le péril , quand nous ne de-
228 DOK QUICHOTTE.
vrîons boire de trois jours. Et comme personne ne sera témoin de notre retraite , il n*y aura personne qui nous puisse accuser de poltronnerie. J'ai ouï dire souvent à notre curé , que vous connaissez bien, que celui qui cherche le péril, ne manque point d'y périr ; ainsi n'allez point tenter Dieu , en entreprenant une aventure dont vous ne sauriez vous tirer sans miracle. Ne vous suffit-il pas , monsieur , que le ciel vous ait garanti d'être berné comme moi , et que vous veniez de sortir sain et sauf du combat que vous avez eu contre ceux qui accompagnaient ce mort ? Mais si tout cela ne peut émouvoir votre cœur de roche , qu'il s'attendrisse au moins pour moi , et songez , monsieur , que vous ne m'aurez pas sitôt abandonné ^ que de belle peur je suis capable de donner mon âme à qui la voudra. Hé! ne vous souvenez-vous plus que j'ai quitté ma maison pour vous suivre ; que j'ai laissé femme et enfans pour me donner à vous; tpi'outre l'honneur de vous servir , j'ai cru faire par-là leur profit comme le mien ? Mais je vois bien présentement la vérité de ce qu'on dit : qui trop embrasse mal étreint. Voilà toutes mes espérances à vau - l'eau , dans le temps que je croyais tenir cette malheureuse île que vous m'avez si souvent promise ; et pour toute récompense vous me voulez lai^er seul dans un
lieu épouvantable , où il ne pasae ni bétes ni gens. Pour Tamour de Dieu^ monseigneur et mon cher maître , n'ayez pas cette cruauté ; et si vous êtes résolu d'entreprendre cette maudite aventure , attendez au moins qu'il soit jour. Il n'y a pas plus de trois heures à attendi*ë , selon ce que j'ai appris lorsque j'étais berger ; car voilà la bouche de la petite Ourse au-dessus de la tête , et qui marque minuit dans la ligne du bras gauche. Hé! mon pauvre Sancho, interrompit don Quichotte , comment peux-tu voir cette ligne et cette bouche , puisque la nuit est si obscure qu'il ne paraît pas une étoile dans tout le ciel ? Cela est vrai , répondit Sancho ; mais la crainte a des yeux qui voient bien clair ^ et d'ailleurs il n'est pas malaisé de connaître qu'il n'y a pas loin d'ici au jour. Qu'il vienne s'il peut, ou ne revienne jamais, dit don Quichotte 9 il ne sera pas dit que les prières et les larmes de personne m'aient empêché de faire le devoir de chevalier; ainsi, Sancho, tout ce que tu dis est inutile. Le ciel , qui m'a mis dans le cœur le dessein d'éprouver tout-à-l'heure cette terrible aventure , saura bien m'en tirer , ou prendra soin de toi après ma mort. Tout ce que tu as à faire , c'est de bien sangler Rossinante , et de m'attendre ici ; je reviendrai bienr tôt , mort ou vif.
23o DON QUICHOTTE.
Sancho , voyant la dernière résolution de son maître , et que ses larmes ni ses conseils ne servaient de rien , prit le parti de jouer d'adresse, et de l'obliger malgré lui d'attendre le jour; et pour cela, avant que de serrer les sangles à Rossinante , il lui lia , sans faire semblant de rien , les jambes de derrière avec le licou de son âne , en sorte que quand don Quichotte voulut partir, son cheval, au lieu d'aller en avant, ne faisait que sauter. Hé bien ! monsieur , dit Sancho fort satisfait de son invention , vous voyez que le ciel est de mon côté , il ne veut pas que Rossinante parte de là ; et si vous vous opiniâtrez à tourmenter ce pauvre animal , il ne fera que regimber contre l'aiguillon , et mettre la fortune en mauvaise humeur. Don Quichotte enrageait de tout son cœur; mais voyant que plus il piquait, moins il semblait que Rossinante eût envie de partir , il résolut enfin d'attendre le jour, ou que son cheval fût en humeur de marcher , sans qu^'il lui vint jamais dans l'esprit que ce pût être un tour de son écuyer. Puisqu'il plaît à Rossinante , dit-il , il faut bien que j'attende , quelque regret que j'en aie. Et qu'y a-t-il là de si fâcheux ? reprit Sancho ; je vous ferai des contes , et je m'engage de vous en fournir jusqu'au jour , si ce n'est que votre seigneurie veuille mettre pied à terre , et dormir
ua peu «ur l'herbe fraichç , k la manière cle$ chevalier^ errans ; aussi l^ien vous en trouverezvous plus frais , et plus en état d'entreprendre cette endiablée av-enture. Moi , dormir, et mettre pied à terre! dit don Quichotte i est-ce que je suis de ces chevaliers qui reposent quand il est question de combattre? Dors» doxs, toi qui es né pour dormir, ou fais ce que tu voudras ; pour moi, je sais bien ce que j'ai à faire, ^e vous fâchex point , monsieur ; je ne Tai dit que pour rire , ajouta Sancho ; et s'approchant pn même temps tout auprès de aon maître , il niit une main sur l'arçon de devant , et Tautre sur celui de derrière, en sorte qu'il lui embrassait la cuisse gauche , et s'y tenai|; comme collé , sans oser tant SjQit peu s'en détacher , tant il était épour v^nté de ces ^ands coups qui ne cessaient point, fais quelque conte , lui dit §Qn maître , pour m'entriçteniren attendî^ntlejour. Je îe voudrai» bien , répondit %ncho , ;^i le bruit qup j'entends
ne m'împQrtnnaijt ppjjat ; mais , n>a foi , monsieur , j'ai un peu peuj* , il n.e faut point que j'en mente. Avec tout cela , je yai^ tacher de vous dire une histoire , et la meilleure peut-être que vous ayez jamai;^ ouïe , si )e la pni5 retrouver y. et qu'on me la feis^p conter en patience. Or ^ écoutez donc , je ro'ien ,vai^.ccgiime/9cej*.
l\ y avait c/î qu'il y ^,y^it , h bj.en qui vient
soit pour tout le monde ^ et le mal pour celui qui le va chercher. Remarquez, je tous prie, en passant, monsieur, que les anciens ne commençaient pas leurs contes comme on fait aujourd'hui , mais par ce proverbe d'un certain Caton l'encenseur romain , qui dit que le mal est pour celui qui le va chercher. Ce qui vient ici tout àpropos pour avertir votre seigneurie de se tenir en paix, sans aller éveiller le chat qui dort, et que nous ferons bien de prendre une autre route, puisque personne ne nous force de continuer celle-ci, où l'on dirait que tous les diables nous attendent. Poursuis seulement ton histoire , dit don Quichotte , et pour ce qui est du chemin que nous devons prendre , laisse-m'en le soin. Je dis donc , reprit Sancho , qu'en un certain lieu de l'Estramadure , il y avait un berger chevrier, c'est-à-dire, monsieur, qui gardait des chèvres , lequel berger ou chevrier , commte dit le conte , s'appelait Lopès Ruys , et ce berger Lopès Ruys était amoureux d'une bergère nommée la Toralva , laquelle berçère nommée la Toralva était fille d'un riche pasteur , qui avait un fort grand troupeau , lequel riche pasteur,
qui avait uu fort grand troupeau Si tu t'y
prends de cette manière , interrompit don Quichotte , et que tu répètes toujours deux fois la même chose , tu n'auras pas fait en deux jours :
conte ton histoire en homme d'entendement, où ne t'en mêles pas. Toutes les nouvelles se content ainsi en nos quartiers , reprit Sancho , et je ne sais point conter d'une autre façon ; trouvez bon, monsieur, que je n'aille point faire de nouvelles coutumes. Conte comme tu voudras, dit don Quichotte ; puisque mon mauvais sort veut que je t'entende, tu n'as qu'à poursuivre. Vous saurez donc, mon cher maître, continua Sancho, que ce berger, comme )'ai dit, était amoureux de la bergère Toralva, qui était une créature toute ronde, hagarde et mal aisée à gouverner, et qui tenait de l'homme, car elle avait un peu de barbe. Il m'est avis que je la vois de l'heure que je vous parie. Est-ce que tu l'as vue autrefois? demanda don Quichotte. Point du tout, répondit Sancho; mais celui de qui je tiens le conte, m'a dit qu'il était si certain, que quand je le ferais à d'autres, je n'avais qu'à jurer hardiment que j'avais tout vu. Tant y a donc que les jours aUant et venant, comme dit l'autre, le diable, qui ne dort point et qui se fourre partout, fit en sorte qu'ils eurent noise, et que l'amour du berger se changea en haine ; et le sujet de cela , disaient les mauvaises langues, ce fut une bonne quantité de petites jalousies, que là Toralva lui donnait, mais, dame, qui passaient la raillerie, entendez- vous ? depuis cela
le cheyrier la haït si fort, qu'il ne la pouvait plus souffrir I et pour ne la voir jamais il lui vint une fantaisie de s*en aller si loin qu'il n'eo entendît parler de sa vie. Ainsi dit, ainsi fait; mais la Toralya , qui se vit méprisée de Lopès Ruys f vint à l'aimer tout aussitôt plus qu'elle
n'avait jamais fait Voilà bien le naturel dps
femmes, interrompit encore don Quichotte; elles méprisent qui les ^ime, et çUes aiment ceux qui les ha]fssent ; poursuis Sancho.
Il arriva donc,, continua 3apçho , que ]e berger partit touchant ses chèvres devant lui , et s'achemina par les champs de l'Estramadure, droit vers le i;pyaume de Portugal. I^ Toralva , qui avait bon nez , en sentit quelque chose , et incontinent la voilà ^près lui , à beau pied , ses souliers dans une main , un bourdon dans l'autre , et un petit sac au CQu , pu il y avait, à ce qu'on dit, un morceau de miroir, et un demi-peigne , avec une petite boîte de fard à farder , et d'autres brinborions pour s'enjoliver. Mais il y avait ce qu'il y avait, il ne m'importe pas à moi. En fin finale , le beiiger Lopès Ruys, avec son troupeau de chèvres, arriva sur le bord du Guadiana, dans le temps qu'il était si fort crû , qu'il était grand comme père et mère ; et dans l'endroit où le berger se trouva , il n'y avait ni bateau , ni demi , ni per-
sonne pour le passer lui et son troupeau , dont il mourait d'angoise , parce qu'il sentait la Toralva sur ses talons , et qu'elle l'aurait fait enrager avec ses pleurs et ses crieries. Mais à la fin , il regarda tant de tous côtés , qu'il aperçut un pécheur qui avait un petit bateau , mais si petit qu'il n'y pouvait passer qu'un homme et une chèvre. Cependant il était si pressé , qu'il fit marché avec le pêcheur , pour le faire passer lui et trois cents chèvres qu'il avait. Le pêcheur amène donc le bateau, et passe une chèvre ; il revient et en passe une autre ; il revient encore et en passe une troisième. Au rest^ , monsieur , continua Sancho , combien , s'il vous plaît, combien le pêcheur passe-t-il de chèvres ! car je vous avertis que s'il vous en échappe une seulement , le conte finira là tout net, et au diable le mot que j'en pourrai retrouver. Or, le rivage, de l'autre côté, était fort ghssant et plein de boue , ce qui faisait que le pêcheur était fort long-temps à chaque voyage. Avec tout cela , il allait toujours , et passa encore une chèvre , et puis une autre , et encore une autre. Que ne dis-tu tout d'un coup qu'il les passa toutes, dit don Quichotte, sans le faire aller et venir de cette manière ! tu n'achèveras d'un mois, si tu continues. Combien y en a-t-il de passées à cette heure ? demanda
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Sancho. Et qui diable le saurait ? répondit don Quichotte : penses-tu que j'y aie pris garde ? Et bien voila ce que j'avais dit, reprit Sancho; vous n'avez pas voulu compter, et voilà aussi mon conte achevé ; il n'y pas moyen de passer outre. Hé ! comment cela , dit don Quichotte , est-il si fort de l'essence de savoir par le menu le compte des chèvres qui sont passées , que si l'on en manque une , il faut que tu demeures ? Oui, monsieur, répondit Sancho; et dans le même temps que je vous ai demandé combien il y avait de chèvres passées , et que vous avez répondu que vous n'en saviez rien , dans le même moment j'ai perdu tout ce que j'avais à dire , et, par ma foi, c'est dommage, car c'était le meilleur. De cette façon-là, dit don Quichotte, l'histoire est donc finie ? Finie comme ma mère, dit Sancho. En vérité, Sancho, mon ami, continua notre chevalier, voilà bien le plus étrange conte, et la plus bizarre manière de raconter que l'on puisse jamais imaginer ; mais que pouvais-je attendre autre chose de ton esprit ? sans doute ce chamaillis continuel t'a troublé la cerA'^elle ? Cela pourrait bien être, répondit Sancho ; mais pour le conte, je sais bien qu'il finit toujours là où Ton manque le compte des chèvres. Qu'il finisse où il pourra, dit don Quichote, voyons si Rossinante voudra marcher.
£n disant cela, il donne des deux, et le cheval répond par un saut , ne pouvant faire davantage, tant Sancho l'avait bien lié. Cependant , soit que ce fût la frsdcheur de la nuit, ou que Sancho eût mangé en soupant quelque chose de laxatif, ou plutôt que ce fût la nature qui opérait toujours admirablement en lui , il se sentit pressé d'un fardeau dont il était mal aisé qu'un autre le soulageât ; mais il avait si grand'peur, qu'il n'osait s'éloigner tant soit peu de son maître. Si fallait-il pourtant apporter le remède à un mal si pressant, et que chaque instant redoublait ; de sorte que pour accorder toutes choses, il tira doucement la main droite dont il tenait l'arçon de derrière, et se mettant à son aise le mieux qu'il pût, il détacha franchement son aiguillette. Sancho étant parvenu jusque-là crut avoir fait le plus difficile ; mais comme il voulut essayer le reste, il désespéra presque d'en pouvoir venir à bout sans faire quelque bruit, et il commença à serrer les dents et les épaules, retenant son haleine autant qu'il pouvait : mais avec tout cela il fut si malheureux qu'il ne put s'empêcher de faire un peu de bruit, dont le son était fort différent de celui qui les importunait depuis si longtemps. Qu'est-ce que je viens d'entendre? dit brusquement don Quichotte. Je ne sais, monsieur, répondit Sancho. Vous verrez que ce sera
encore quelque nouvelle diablerie ; car les aventures ne commencent jamais pour un peu. Le chevalier s'en étant heureusement tenu là, Sancho fut obligé de faire une nouvelle tentative, qui lui réussit si bien, que sans avoir fait le moindre bruit , il se trouva déli^T^ du plus in^ commode fardeau qu'il eût porté de sa vie. Mais don Quichotte n'ayant pas le sens d« Fodorat moins vif que celui de Touïe, et Sancho étant tout sur lui, certaines vapeurs qui montaient presqu'en ligne droite, ne manquèrent pas de le faire apercevoir d'une partie de ce qui passait. A peine en fut-il frappé, qu'il courut au remède, et se serrant le nez avec les doigts : Il me semble, dit-il, Sancho, que tuas grand'peur? Aussi aije, répondit Sancho ; mais, monsieur, pourquoi est-ce que vous vous en apercevez à cette heure plutôt qu'auparavant ? C'est, reprit notre chechevalier, que tu ne sentais pas si fort que û fais présentement, et ce n'est pas l'ambre que tu sens. Peut-être bien, dit Sancho, mais ce n'est pas ma faute : pourquoi me tenez-vous à une telle heure dans un lieu comme celui-ci?
Retire-toi trois ou quatre pas, mon ami, reprit don Quichotte, et désormais prends un peu plus garde à toi, et à ce que tu me dois ; je vois bien que la trop grande liberté que je te donne, te fait oublier ce que nous gommes l'un et l'autre.