‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 83 sur 109 · PARTIE I , LIT. m , CHAP. XIX · texte numérisé non relu

PARTIE I , LIT. m , CHAP. XIX

Je gage, répliqua Sancho, qpue votre seigneurie s'imagine que j'ai fait quelque chose qui ne se doit pas faire ? Quoi qu'il en soit, dit don Qui* chotte, éloigne-toi, encore une fois. Oh! qu'à cela ne tienne, dit Sancho, vous êtes le maître, mais nous verrons si vous en serez mieux.

Notre chevalier et son écuyer passèrent la nuit en de semblables discours , et celui-ci voyant enfin que le jour allait paraître, releva ses chausses, et délia tout doucement les jambes de Rossinante , qui leva aussitôt deux ou trois fois le devant , ce qui ne lui était pas ordinaire ; et ce pauvre animal aurait même fait des courbettes , s'il en avait su faire , tant il était aise de se voir en liberté. Son maître le sentant en état dé marcher , en tira bon augure , et crut que c'était le signal que sa bonne fortune lui donnait pour marcher à cette épouvantable aventure. Le jour achevait alors de paraître , et les objets se pouvant distinguer, don Quichotte vit qu'il était dans un bois de châtaigniers , mais sans voir d'où pouvait menir ce tintamarre qui continuait toujours. Il résolut donc d'en aller chercher la cause , sans attendre davantage ; et faisant sentir l'éperon à Rossinante pour achever de l'éveiller, ib dit une seconde fois adieu à son écuyer^ en lui ordonnant , comme il avait déjà fait , de l'attendre trois jours , et de ne point douter , s'il

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ne revenait dans ce temps-là , qu'il n'eût perdu la vie en éprouvant cette aventure. Il répéta encore ce que Sancho devait dire d^ sa part à Dulcinée , en ajoutant qu'à l'égard de la récompense de ses services , il ne s'en mît point en peine , parce qu'avant que de partir de sa maison , il y avait pourvu par un testament où il se trouverait mis à proportion des services qu'il aurait pu lui rendre. Mais , s'il plaît au ciel , continua-t-il , que je sorte sain et sauf de cette périlleuse affaire , et que les enchanteurs ne s'en mêlent point, fais état, mon enfant, que le moins que tu puisses attendre , c'est l'île que je t'ai promise. Sancho ne put retenir ses pleurs au tendre adieu de son maître ; et fondant en larmes , il lui jura qu'il le suivrait dans cette entreprise , quand il n'en devrait jamais revenir. Une résolution si louable, et qui faisait bien voir qu'il n'était pas un écuyer à la douzaine , attendrit son maître , qui^ans en faire semblant, pour ne pas témoigner la moindre faiblesse, marcha du côté que le bruit de l'eau et ces grands coups l'appelaient ; et Sancho le suivit à pied , menant par le licou le fidèle compagnon de toutes ses aventures.

Après avoir marché quelque temps entre les châtaigniers , ils arrivèrent dans un pré bordé de rochers , du haut desquels tombait le torrent

qu'ils avaient d'abord entendu. Au pied de ces rochers on voyait quelques cabanes mal bâties , et. qui ressemblaient plutôt à des masures qu'à des maisons^ d'où ils connurent que sortaient ces coups terribles qui duraient encore. Tant de bruit , et si proche , épouvanta Rossinante : mais notre chevalier le flattant ^de la main , et l'animant , s'approcha peu à peu des cabanes , se recommandant de tout son cœur à sa Dulcinée , et là suppliant de le favoriser de son secoure dans cette effroyable entreprise * et quelque-i fois aussi il ne laissait pas de prier Dieu de ne le point oublier. Pour Sancho, il se tenait à côté de son maître, en allongeant le cou de temps en temps , et regardant entré les jambes de Rossinante s'il ne découvrirait point ce qu! lui faisait tant de peur. Mais à peine eurent-ils fait encore cent pas, qu'ayant passé une pointe de rocher qui s'avançait un peu , ils virent plei-* nement et à découvert la cause de tout ce tinta-amarre , qui les tenait depuis tant de temps en de si étranges alarmes. C^était , pour le dire en tn mot et sans exagération , six moulins à foulon , qui n'avaient pas cessé de battre depuis le

jour précédent.

A cette vue , don Quichotte demeura muet ,

et- pensa tomber de son haut; Saucho le regarda, et le vit la tête basse , et dans la cons-

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temation d'un homme outré de honte et dç dépit. Don Quichotte regard aussi Sancho , et , voyant qu'il avait les deux joues enflées comme un homme qui étouffe d'envie de rire , il ne s'en put tenir lui-même malgré tout son chagrin; de sorte que Sancho , ravi que son maître eût commencé^ lâcha la honde ^ et se mit à rire si démesurément , qu'il fut obligé de se serrer ks côtés avec les poings, pour n'en pas crever. Il cessa quatre fois , et quatre fois il reprit de la même force ; mais , ce ijui acheva de faire perdre toute patience à don Quichotte, c'est que Sancho, le regardant entre les deux yeux, lai alla, dire avec toute la gravité qu'il put : Apprends , ami Sancho , que le Ciel m'a fait naître pour ramener l'âge d'or en ce maudit siècle de fer : c'est pour moi que sont réservées les grandes actions et les périlleuses aventures ; et tout de suite il s'en allait lui répéter les mêmes paroles que. son maître avait dites la première fois qu'ils avaient entendu le bruit du moulin ; mais notre chevalier, qui était trop en colère, pour souffrir que son écuyer se moquât si librement de lui, lève sa lance, et lui en donne deux si grands coups sur les épaules, .que, s'ils fussent aussi bien tombés sur la tête , le pauvre écuyer n'aurait plus eu que faire de gages ni de récompense. Sancho, voyant que ce$ plaisante-

ries lui réussissaient si mal, et craignant que son maître ne continuât , lui dit d'un ton fort contrit : Hé , monsieur , me voulez-vous tuer ? ne voyez-vous pas que je raille ? C'est parce que YOU& raillez que je ne raille pas, moi, dit don Quichotte. Venez un peu ici, monsieur le plaisant : si c'avait aussi bien été une aventure réelle , comn^e ce n'était rien , est-ce que je n'ai pas fait paraître tout le courage qu'il fallait pour l'entreprendre et pour l'achever ? suis-je obligé, moi qui suis chevalier , de connaître tous les sons que j'entends , et de distinguer s'ils viennent d'an moulin à foulon ou d'autre chose, et surtout si je n'ai jamais vu de ces moulins , comme c'est la pure vérité ? Cela vous appartient à vous , qui n'êtes qu'un chétif paysan , né et nourri, à ces sortes de. choses ; mais faites , pour plaisir , que ces six moulins soient autant de géants , et donnez-les moi l'un après l'autre, Qu tous ensemble , il ne m'iriiporte , et si je ne vous les livre tous sans tête, raillez alors tant que vous voudrez. Monsieur , répondit Sancho, en voilà assez , s'il vous plaît. J'avoue que je ne m'entends pas à railler , et je le sens bien ; mais, en bonne foi, à cette heure que norûs voilà d'accord ( ainsi le Ciel vous tire de toutes les aventures aussi heoreutsement que 4e rceUe^ ci) n'y a-t-il pas de quoi rire et de quorfaîré un

bon conte de la frayeur que nous avons eue ? au moins moi , car , pour vous , je sais bien que la peur n'est pas de votre connaissance. Je demeure d'accord , répondit don Quichotte , que ce qui nous vient d'arriver a quelque chose d'assez plaisant > et qu'il y a matière de rire , mais non pas de le raconter , parce que tout le monde ne sait pas prendre les choses comme il faut, ni en faire un bon usage. Par ma foi, monsieur, reprit Sancho , on ne dira pas cela de vous. Vous savez prendre la lance comme il faut , et vous en servir de la bonne manière , si ce n'est pourtant que vous visez à la tête , et donnez sur les épaules. Il est vrai que ce n'est pas votre faute; car, si je n'eusse fait la canne , j'en tenais d'une belle façon. Mais passe : tout cela s'en ira à la première lessive ; et , comme on dit , qui aime bien , châtie bien. Outre qu'un bon maître n'a jamais manqué de donner des chausses à son valet quand il lui a dit une injure. Véritablement , je ne sais pas bien ce qu'il donne après des coups de bâton ; mais je m'imagine que les chevaliers errans donnent pour le moins des îles, ou quelque royaume en terre ferme. Écoute, dit don Quichotte , la chance pourrait à la fin fil bien tourner , qu'il arriverait une partie de ce qae >tu Tiens de dire. Cependant , pardonnemoi le passé ; tu sais bien que l'homme n'est

pa$ maître des premiers mouTemens. Mais jô l'avertis d'une chose , afia qu'à l'avenîr tu ne. t'émancipes pas à prendre de trop grandes libertés avec moi ^ c'est que dans tous les livi es de chevalerie que j'ai lus , qui sont sans vanitc en assez bon nombre , je n'ai jamais trouve qu*aucun autre ccuyer que toi ouvrît si hardiment la bouche devant son maître; et, à dire vrai , nous avons tort tous deux , toi , de • n'avoir pas assez de respect pour moi , et moi , de ne m'en pas faire assez rendre ; car enfin , quoique Gandalin , ccuyer d'Amadis , fût comte de l'île Ferme, il se lit pourtant de lui qu'il ne parlait jamais à son maître que Ja toqué à la main , la tête baissée , et le corps à demi-courbé ^ à la manière des Turcs* Mais c'est bien pis de G asabal , écuyer de don Galaor , qui fut si discret , que , pour instruire la postérité de son merveilleux silence, l'auteur ne le nomme qu'une seule fois dans toute cette longue et véritaUe histoire. Ce que je viens de dir^ vous doit apprendre, Sancho , qu'il faut qu'il y ait de la différence entre le maître et ,1e valet. Ainsi, encore une fois, vivons, je vous prie ,î un peu plus dans Tordre à l'avenir y sans nous en faire avalei: l'un à l'autre ; car, après tout , de <^elque inanière quei cela arrive , cessera toujours vous , comme on dit i,i qui serez le plasfort , et qui porterez

les coups. Les récompenses que je tous ai promises viendront dans leur temps ; et , quand il faudrait s'en passer, les salaires au moins ne manqueront pas , comme je vous l'ai déjà dit Tout ce que vous dites est très-bien , monseigneur , répliqua Sancho , et j'en remercie votre seigneurie ; mais , si par hasard le temps des récompenses n'arrivait jamais , et qu'il fallût s'en tenir aux salaires , apprenez-moi , de grâce , ce que gagnait bien un écuyer de chevalier errant , et s'ils faisaient marché à tant par mois , ou bien à la journée. Je ne crois pas, répondit don Quichotte , qu'on ait jamais vu ces sortes d'écuyers être à gages : on leur donnait toujours récompense ; et , si je t'ai autrement traité dans mon testament, c'est qu'on ne sait ce qui peut arriver , et que tu aurais peut-être de la peine à prouver ma chevalerie dans ce misérable temfps; et il me fâcherait que pour si peu de chose mon âme fût en peine dans l'autre monde* Nous en avons assez d'autres , nous autres aventuriers : car , mon pauvre ami , je t'apprends qu'il n'y a pas de métier plus scabreux, de ce côté-là , que le nôtre. Je n'en doute point , dit Sancho , surtout si la patience est une chose nécessaire , puisqu'il ne faut qu'une méchante raillerie pour faire sortir des gon.ds le plus fameux aventurier qui soit dans la Manche ; mais tenez-vous pour

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2^ssuré qu'à l'avenir j'aurai bien envie de rire quand je rirai de vos affaires, et que je n'en ouvrirai jamais la bouche que pour vous honorer comme mon maître et mon véritable seigneur.

C'est le moyen que tu vives long-temps et tranquillement sur la face de la terre, dit notre chevalier , parce qu'après les pères et les mères , on doit respecter les maîtres comme s'ils avaient la même qualité,

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