‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 84 sur 109 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De la conquête de rarmct de Mambrin.

Comme don Quichotte et son écuyer s'entretenaient de cette sorte , ils furent surpris d'une petite pluie dont Sancho eût bien voulu se mettre à couvert en entrant dans le moulin. Mais don Quichotte l'avait pris en telle aversion , depuis que ce n'était qu'un moulin , qu'il n'y voulut jamais entrer. Il se mit donc en chemin sur la main droite, et après avoir marché quelque temps , il découvrît un cavalier qui portait sur sa tête quelque chose de luisant, comme si c'eût été de l'or. A peine l'eut-il aperçu qu'il se tourna du côté de Sancho , et lui dit : Ami Sancho , sais-tu bien qu'il n'y a rien de si vrai que les proverbes ? aussi sont-ils autant de maximes tirées de l'expérience, et particulièrement celui qui dit que le diable n'est pas toujours à la porte d*un pauvre homme. Je dis ceci , parce que si la dernière nuit nous avons été abusés par le bruit de ce maudit moulin , et que l'aventure que nous cherchions se soit évanouie , il s'en présente à l'heure qu'il est une infaillible , et qui nous offre bien de la gloire à acquérir. Si je ne l'entre-

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prends , ce sera ma faute ; il n'y a ili brait inconnu qui m'en fasse accroire , ni obscurité que j'en puisse accuser. En un mot , Sancho , voici selon toutes les apparences celui qui porte l'excellent armet de Mambrin ; il vient droit à nous, et tu sais le serment que j'ai fait.

Monsieur, répondit Sancho , prenez garde , s'il vous plaît , à ce que vous dites , et plus encore à ce que vous allez faire. Ne serait-ce point ici d'antres moulins à foulon, qui achèveraient de nous fouler l'entendement et peut-être les côtes? Le diable t'emporte avec tes foulons ^interrompit don Quichotte ; quel rapport est<e qu'ils ont avec un armet ? Je n'en sais rien , répondit Sancho ; mais , ma foi , si j'osais parler comme autrefois , peut-être tous ferais-je voir par mes raisons que votre seigneurie pourraijt bien se tromper. Et comment, veux-tu que jeiue trompe? misérable mécréant qui doute de tout, reprit notre héros : est-ce que tu ne vois pas ce chevalier qui vient droit à nous sur un cheval gri^ pommelé , et qui porte en tête un armet d'or? Ce que je vois et revois , répliqua l'écuyer/ c'est, un homme monté sur. im ânegria-brun , et qui porte je ne sais quoi . de luisant sur la tête. Eh bien ^ dit don Quichotte ,:Ce^,quc tu vois là^ c'est l'atc* met de, Mambrin. EJoigne-toi (le quelques pas et me lîusse seul , tu vivras gue sans perdre de^

aSo DON QUICHOTTE.

temps en discours inutiles , j'achève cette aven-* ture en un moment , et demeure maître de ce précieux armet ^ que j'ai tant souhaite. Pour me tenir à l'écarl;, répliqua Sancho, ce n'est pas une affaire ; mais, encore une fois , Dieu yeuille que ce ne soit pas ici une nouvelle manière de foulons. Je vous ai déjà dit, frère, reprit don Quichotte en fureur, que je ne voulais plus entendre parler de foules ni de foulons , et je jure

par que si vous m'en rompez davantage la

tcte , je vous foulerai l'âme dans le corps , d'une manière qu'il vous en souviendra. Sancho se tut tout court , pour ne pas obliger son maître d'accomplir le serment, car il l'avait fait bien plein et bien entier. Cependant il est bon de savoir ce que c'était que cet armet, ce cheval et ce chevalier; que voyait don Quichotte. C'est qu'il y avait dans ce canton deux villages, dont l'un était si petit qu'il n'y avait point de barbier; ainsi le barbier du grand village , qui se mêlait aussi de chirurgie ; servait pour tous les deux. Il était donc arrivé que dans le petit, un homme malade avait eu besoin d'une saignée et quelque autre de se faire faire la barbe: si bien que le barbier s'y acheminant et se trouvant surpris de la pluie , aussi bien que nos héi'os , il avait mis son bassin sut sa tête , pour conserver un assez méchant chapeau ; et comme le bassin était de cuivre et tout

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