PARTIE I, LIV. lir, CHAP. XX
l)ien raccommoder la salade au premier endroit où il y aura une forge, et je prétends qu^elIe ne cédera en rien à celle que Vulcaîn forgea pour le dieu de la guerre. Cependant je la porterai telle qu'elle est : elle vaudra toujours mieux que rien , et sera bonne pour le moins contre les coups de pierre. Oui, ditSancho, pourvu qu'elles ne soient pas tirées avec la fronde, comme celles qui volaient au combat des deux armées , qui vous accommodèrent si bien la mâchoire, et rompirent le pot du béni breuvage qui me pensa faire vomir la fressure. Je ne me soucie guère . de cette perte , dit don Quichotte , puisque je sais par cœur la recette du baume. Je la sais bien aussi, répondit Sancho ; mais s'il m'arrive jamais de la faire et encore moins d'en goûter, que j'en puisse crever tout-à-l'heure par avance. Véritabler ment je ne crois pas me mettre en étal d'en avoir besoin : je suis bien résolu d'employer mes cinq sens de nature à m'empêcher d'être jamais blessé; comme aussi je renonce de bon cœur à blesser jamais personne. Pour ce qui est d'être berné encore une fois, je n'en dis rien, parce qu'il n'est pas aisé de prévoir de semblables accidens ; et si par malheur j'y retombe, je n'y sache autre remède que de serrer les épaules , rietenir mon bar leine, et me laisser aller les yeux fermés au gré du sort et de la couverture.
Tu n'es pas chrétien, Sancho, dit don Quichotte ; jamais tu n'oublies une injure ; apprends qu'il n'est pas d'un cœur noble et généreux de s'amuser à de semblables bagatelles. De quel pied es-tu boiteux ? quelle côte as-tu rompue , et quelle tête cassée y pour ne te ressouvenir jamais de cette plaisanterie qu'avec chagrin? car, après tout, ce ne fut proprement qu'un passetemps; et si je ne l'avais pris ainsi, j'y serais retourné , et j'en aurais tiré une vengeance plus sanglante que celle que firent les Grecs de l'enlèvement de leur Hélène , qui au reste , ajoutat-il avec un grand soupir , n'aurait pas tant de réputation de beauté , si elle était en ce tempsci , ou que ma Dulcinée eût été du sien. Oh bien, dit Saocho , que l'affaire passe donc pour plaisanterie , puisque aussi bien il n'y a pas moyen de s'en venger ; je ne laisse pas de savoir ce qui en est , et je m'en souviendrai tant que j'aurai des reins.
Mais laissons cela pour une autre fois , et dite&-moi , s'il vous plaît, monsieur, ce que vous voulez que nous fassions de ce cheval gris pommelé , qui semble un âne gris-brun , qu'a laissé sans msutre ce pauvre diable errant que vous avez renversé. De la manière qu'il a gagné au pied, il n'a pas envie de revenir, et par ma barbe le grison n'est pas mauvais. Je n'ai pas accou-
tumé, répondit don Quichotte, de rien ôter à ceux que j'ai vaincus , et ce n'est pas l'usage de la cheyalerie de les laisser aller à pied, si ce ][i*est que le vainqueur eût perdu son cheval dans le combat , car en ce cas-là il peut légitimement prendre celui du vaincu , comme conquis de bonne guerre. Ainsi , Sancho , laisse-là ce cheval ou cet âne , comme tu voudras ; celui qui Ta perdu ne manquera pas de le venir reprendre d'abord que nous nous serons éloignés. En bonne foi, dit Sancho, si voudrais-je pourtant bien emmener cette bête , ou du moins la troquer pour la mienne , qui ne me paraît point du tout si bonne. Malepeste, monsieur, que les lois de votre chevalerie sont étroites , si elles ne permettent pas seulement de troquer un âne contre un âne ; au moins voudrais-je bien savoir s'il ne m'est pas permis de troquer le bât Je n'en suis pas trop assuré , répondit don Quichotte , et dans le doute je tiens , jusqu'à ce que je m'en sois mieux informé , que tu t'en peux accomoder, pourvu néanmoins que tu en aies nécessairement besoin. Aussi nécessairement que si c'était pour moi-même , répondit Sancho.
Là-dessùs , autorisé de la permission de son maître, il fit l'échange des harnois , ajustant brayement celui du bourbier sur son âne , qui lui en parut une fois plus beau , et meilleur de la ihoi-r
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tin. Cela étant fait, ils djejeûnèrcnl du reste de leur souper , et burent de Fcau qui venait du moulin à foulon, sans que jamais don Quichotte pût se résoudre à regarder de ce côté-là , tant il était en colère de ce qui s'était passé. Ils montèrent à cheval après un léger repas; et sans choisir un autre chemin , pour imiter mieux les chevaliers errans , ils se laissèrent conduire à Rossinante, que Tâne suivait toujours de la meilleure amitié du monde, et se trouvèrent insensiblement dans le grand chemin , où ils marchèrent à l'aventure , n'ayant point pour lors de dessein.
En allant ainsi tout doucement , Sanchô dit à son maître : Monsieur, voudriez-vous bien me permettre de raisonner tant soit peu avec vous? Depuis que vous me l'avez défendu, il nfi'est pourri quatre ou cinq bonnes choses dans l'estomac, et j'en ai présentement une sur le bout de la langue q^)^ je voudrais bien qui ne fît pas si mauvaise fin. Dis-la, Sancho, répondit don Quichotte , mais en peu de paroles ; les longs discours sont toujours ennuyeux.
Je vous dis donc, monsieur, qu'après avoir bien considéré la vie que nous faisons, je trouve que ce n'est pas une chose de grand profit que les aventures de forêts et de grands chemins, où les plus périllenscsque vous puissiez entre-