PARTIE I, LIV. m, CHAPw XX
prendre et achever , ne sont ni vues ni sues de personne , et tous vos bons desseins et vos vaillans exploits sont autant de bien perdu, dont il ne vous revient ni profit ni honneur. Il me semble donc , qu'il serait beaucoup plus à propos , sauf votre meilleur avis , que nous nous missions au service de quelque empereur , ou de quelque autre grand prince qui eût guerre contre ses voisins, et où vous puissiez faire voir votre valeur et votre bon entendement ; car au bout de quelque temps il faudra bien par nécessité qu'on nous récom^^ense vous et moi , chacun selon son mérite , s'entend ; et vous ne manquerez pas non plus de gens qui prendront soin d'écrire tout ce que vous ferez , et de le faire savoir aux enfans de nos enfans. Je ne parle point de mes faits à moi , car je sais bien qu'il ne les faut pas mesurer à la même aune, et que le limaçon ne doit pas sortir de sa coquille : quoique pourtant, si c'était l'usage d'écrire aussi les actions des écuyers errans, il serait paut-etre mention de moi aussitôt que d'un autre. Ce n'est pas mal dit à toi, reprit don Quichotte; mais avant que d'en venir là, il faut aller ainsi par le monde, cherchant les aventures, comme pour faire ses épreuves, afin que les grandes actions dû chevalier portent son nom par toute la terre, et que quand il arrivera chez quelque grand prince, T. I. 17
sa réputation y étant déjà répandue , les enfans s'assemblent autour de lui d'abord qu'il paraîtra, et crient en courant après lui : C'est le chevalier du Soleil , ou celui du Serpent , ou de quelque autre enseigne, sous laquelle il sera connu pour avoir fait des choses incomparables. C'est celui-là, dira-t-on, qui a vaincu, en combat singulier, le géant Brocambruno l'indomptable, et celui qui a désenchanté le grand M ammelu de Perse , du terrible enchantement où il était depuis près de neuf cents ans. Si bien qu'au bruit que feront les enfans, et tout le pcruple , en publiant les hauts faits du chevalier, le roi ne manquera pas de se mettre aux fenêtres de son palais , et connaissant d'abord le nouveau-venu à ses armes , ou à la devise de son écu', il ordonnera tout-à- l'heure ^ux chevaliers de sa cour d'aller recevoir la fleur de chevalerie qui arrive. Ce sera lors à qui obéira le plus proniptement, et le roi lui-même descendra la moitié des degrés de son palais, et viendra embrasser étroi tement le chevalier en le baisant au visage ; puis, le prenant par la main , le mènera à la chambre de la reine , où se trouvera l'infante sa fille , qui doit être la plus belle et la plus parfaite personne du monde.
Mais ce qui ne manquera pas d'arriver, c'est que dans le mén[ie instant que l'infante et le ché-
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