‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 95 sur 109 · PARTIE I» LIY. m, CHAP. XXIl. 3oi · texte numérisé non relu

PARTIE I» LIY. m, CHAP. XXIl. 3oi

mangée des corbeaux et des chiens ; ce qui lei^ confirma encore dans l'opinion qu'ils avaient y que cet homme qui fuyait était le maître de la \alise. Pendant qu'ils étaient arrêtés à considérer la mule , et à faire des réflexions sur cette aventure , ils entendirent siffler , comme font les bergers qui gs^rdent des troupeaux ; et en même temps ils, virent sur la gauche un grand troupeau de chèvres, et au-delà un vieux berger à qui elles devaient être. Don Quichotte l'appela , et le pria de descendre , et le bon homme tout étonné , leur demanda qui les amenait là , dans un endroit si sauvage et si rude , et qui n'était jamais foulé que des pdeds des chèvres ou des loups , et d'autres bêtes farouches* Descendez seulement , bon homme , dit Sancho , nous vous rendrons compte de tout.

Le chevrier descendit , et en arrivant auprès de don Quichotte : Je gage , dît-il , que vous considérez cette mule qui est dans ce ruisseau. En bonne foi il y a six mois qu'elle n'en a pas parti ; mais dites-moi , messieurs , n'avez-vous point trouvé son maître en venant ici ? Nous n'avons trouvé personne , répondit don Quichotte y inais seulement un coussin et une petite valise à quelques pas d'ici. Je l'ai bien rencontrée , dit le chevrier , mais je me suis bien donné garde de la prendre; je n'en ai seule-

3o2 DOH QUIGHOITE.

ment pas voulu approcher , de peur de quelque surprise , et que par hasard je ne fusse accusé de larcin ; car le diable est isubtil ^ et on trouve souvent sous les pieds des choses qui font brancher sans savoir pourquoi ni comioient. Voilà justement ce que je disais ^ répondit Sahcho, car j'ai aussi trouvé la valise , mais je n'en ai pas Voulu approcher d'un jet de pierre » je l'ai laissée où je l'ai trouvée ; qu'elle y demeure , je ne veux point de chien avec des sonnettes. Dites-moi, bon homme, dit don Quichotte v savez-vous à 4|ui était la mule ? Tout ce que je sais , répondit le chevrier ^ c'est qu'il y a environ six mois , qu'un jeuiie homme de belle taille et de bonne façon , monté sur la même mule que vous voyez , mais qui était en vie , avec le coussin et la vàB&t que vous dites , en croupe , s'en vint à une bergerie qui est à trois lieues d'ici, demander où était l'endroit le plus caché et le plus rude de la montagne. Nous lui répondîmes que c'était celui où nous sommes à présent ; et cela est bien vrai, car si .l'on entrait une demi -lieue plus avant , on aurait bien de la peine à en sortir, et je suis tout étonné de ce que vous êtes venus ici , parce qu'il n'y a ni chemin ni sentier qui y conduise. Or donc ce jeune homme n'eut pas plutôt entendu notre réponse,, qu'il tourna promptement bride, et prit le chemin que nous

lui avions montre, nous laissant tout éxheiv; veillés de sa belle apparence , et de Fetnpresser ment qu'il avait de venir à la montagne. Depuis: ce temps là^ nous ne le vîmes j^lus jusqu'à eé que quelques jours après il rencontra^ dans le chemin , un de nos bergers^ et s.âtns lui rien dire il se jeta sur lui , et lui donna cent gourmades ; de là il s'en alla à l'âne (|ui porte les provisions ^ et après avoir pris tout le pain et le fromage, qui y était, il s'enfuit dans la montagiiQ plus vite qu'un cerf. Commie nous eûmes appris cela, quelques bergers que nous étions le cherchâmes près de deux jours dans les endroits les plus reculés de la montagne ; et après avoir bien cher-, ché, nous lé trouvâmes caché dans le trou d'un gros liège.

Il s'en vint à nous avec beaucoup de douceur , mais le vis^e tout défiguré , et si brûlé du soleil , que nous eussions eu de la peine à le connaître sans ses habits , qui , avec tout cela , étaient déjà tout délabrés. Il nous salua fort civilement ; et en peu de paroles , mais bien arrangées , il nous dit que nous ne nous étonnas- 'Sioiis point de le voir fait de la sorte, et qu'il fallait que cela fût ainsi pour accomplir une pénitence qu'on lui avait donnée. Nous le priâmes fort de nous dire qui il était, mais il n'en voulut rien faire ; nous lui dîmes aussi de noufii^

3o4 DON QUICHOTTE.

enseigner ou nous le pourrions trouver quand il aurait besoin de quelque chose , et particulièrement pour vivre , l'assurant que nous le lui donneriotis de bon cœur , et que , tout au moins, nous le priions de le demander sans le venir prendre de force. Il nous remercia de nos offres, et nous demanda pardon de Tinsulte passée , nous promettant qu'il demanderait désormais, ppur l'amour de Dieu , ce qui lui serait nécessaire , sans faire de déplaisir à personne. Nous lui demandâmes encore où il se retirait ; il nous dit qu'il n'avait point de retraite assurée , et qu'il la prenait , selon l'occasion , où la nuit le surprenait. Il finit son discours avec des plaintes si pitoyables, qu'il eût fallu être de bronze pour n'en avoir pas de pitié , et nous autres surtout, qui le voyions dans un état si mauvais et si différent de celui où il était la première fois ; car, comme je vous ai dit , c'était un fort agréable jeune homme , de bonne mine , qui avait de l'esprit, et paraissait sage et ipodéré; et tout cela , avec le reste , nous fait croire qu'il est de fort bonne naissance. Or, comme il était au milieu de son discours, il s'arrêta tout d'un coup comme s'il était devenu muet , il baissa les yeux en terre, et demeura long-temps en cet état, pendant que nous regardions attentivement à quoi aboutirait ce grand étonnement.

Après avoir été quelque temps ainsi, nous lui vîmes prendre un air farouche , ouvrir et fermer les yeux , froncer les sourcils , presser les lèvres , serrer fortement les poings l'un contre l'autre , et nous jugeâmes qu'il lui était survenu quelque accès de folie ; ce qui nous donna beaucoup de compassion. Il ne fut pas long -temps à nous confirmer dans la pensée que nous avions ; il se leva brusquement de terre où il était assis , et attaqua le premier de nous qu'il trouva sous sa main , avec tant de furie et de rage , que si nous ne le lui eussions arraché de force, il l'aurait assommé de coups de poings, et l'aurait déchiré à belles dents. Pendant tout cela il s'écriait; Ah! traître Fernand, c'est ici, c'est ici que tu me paieras l'outrage que tu, m'as fait; ces mains t'arracheront ce lâche cœur , où tu renfermes toutes les méchancetés du monde, et surtout la fourbe et la perfidie, Il ajoutait encore mille autres injures à celles-ci, qui tendaient toutes à reprocher des trahisons à ce Fernand.

Après cela il se déroba de nous sans rien dire , entra dans le bois , courant et perçant de telle vitesse au travers des buissons et sur ces rochers, qu'il nous fut impossible de le suivre. Tout cela nous fit croire que sa folie le prenait par intervalles , et que quelqu'un , qui s'appelait T. I, 20

3o6 DON QUICHOTTE.

Fertiàhd ^ lui avait fait qtiélque déplaisir si gt-ahd, qu*il en avait perdu le jugement, et il hôùs Fa persuade plusieutd foie en venant dans lé chèniin demander doucement â manger aux bergers , et quelque fois aussi prenant leurs provisions par force , selon qu'il est en son bon ou son tnauvais sens ; et il faut que je vous dise , iiie^feiéurs-^ poursuivit le chevHèr, que nous aVotis résolu j deu* bei^érs de iiiés àtnis , leurs ûexùi viarlétfe et ftibî ^ dé chtetcher ce pauvre jeune bôifithe jusqu'à ce ^e nous l'ayons trouvé , et de i'eftmteiifer, dé grè ou de force ; à Almodo-^ bât , à huit Meiiés d'ici , pbiir le laire traiter s'il y a du renièdte à son mal , 6û , à tout le moins, nous tâcherons d'apprendre qui il est , et nous lé terhcttrdiis entre les xnàitis dé séi paretis.

Vttilà , messieurs , tout éë que je Saurais vous àii^ SuTf ée que Vttiïà m'tfvèz dfehiandé ; eî celui l^uë vttui avfeas Vu èourir si légèrement , et pres^ qtte tëtit ntr ^ é^t lé véritable maître dé là valise et ée là inulé mdlrte ^tté vbiis avez tïbliVée. Don Quichotte fut tout émerveillé de ce que îè thevtier Venait Ûè dîré^ et en etit d'âtrtânt plus d'énvië de dâVi^ir qUi éfâit eè ittalHeulreiix , qui lui pâi-aiè^it diîtidigrie de l^ét'rë, et ^te'il ti-ouvôat é$ fort à Jpfei»*é. tl réittlUt dé Jîoursui- Wé j'«S(fti'âto^ bdot lé des^îii qu'îî àVâît fait et lé lr.hei*feet pai* tbUtë la itt^Altâgne , érams hisser

le moindre trou jusqu'à ce qu'il Feût trouvé : mais le sort en ordonna encore mieux qu'il ne Tespërait, car, dans le même moment, il vit paraître ce jeune homme, par l'ouverture d'un rocher , qui venait vers eux , marmottant quelque chose , entre les dents , qu'ils n'auraient pas pu entendre quand ils en eussent été tout proche* Il était fait comme nous l'avons dépeint, si ce n'est qu'il avait un pourpoint tout en lambeaux , qtie don Quichotte connut être de cuir de seiïteur , et jugea par-là et par le reste de ses habits, que ce devait être un homme de condition, l^e jeune homme, en arrivant, les salua fort civilement , niais d'une voix brusque et enrouée. Don Quichotte lui rendit le salut avec la même civilité , et , descendant de Rossinante , s'en alla à lui de bonne grâce, et l'embrassa étroitement, comme s'il l'avait connu toute sa vie; et l'autre , après s'être laissé embrasser qnebque temps , s'écartant un peu de don Quichotte, et lui mettant les mains sur les épaules ^ se mil à le Considérer, comme s'il eût cherché à le reconnaître, avec autant d'étonnement, sans doute, de voir la taille, la figure et l'air de don Quichotte , que don Quichotte en avait de le voir dans un état si terrible. Le premier qui parla des deux y fut le chevalier déchiré, et il dit ce que vous alleas voir dans l'autre chapitre.

3o8 DON QUICHOTTE.

Page 1