CHAPITRE XXIII
Oà M continue l'aventure de la montagne Noire.
L'histoire dit que don Quichotte écoutait arec grande attention tout ce que lui disait le désastreux chevalier de la montagne, qui, poursuivant son discours , dit : En vérité , monsieur^ qui que vous soyez, car je ne vous connais point, je vous suis extrêmement obligé de votre courtoisie , et de rhonnêteté que vous m'avez faite, et je voudrais bien être en état de vous témoigner autrement que par des paroles , la reconnaissance que j'ai d'un si bon accueil ; mais ma mauvaise fortune ne s'accorde pas avec mon cœur, et pour tant de bontés il ne me reste que des désirs inutiles. Les miens, répondit don Quichotte , sont de vous servir en tout et partout , et j'étais même résolu de ne sortir point de ces montagnes jusqu'à ce que je vous eusse rencontré, et que je susse de vous-même s'il y a quelque remède aux déplaisirs qui vous font si tristement passer la vie , pour les chercher à quelque prix que ce soit, et au péril de la mienne. Et au cas que vos malheurs fussent de ceux qui sont inconsolables, je venais pour vous
aider à les supporter , en les partageant avec vous , et mêler mes larmes avec les vôtres ; car au moins est-ce une espèce de consolation dans les plus grandes disgrâces , de trouver des gens sensibles à notre affliction. Si vous croyez , monrsieur, que ma bonne intention mérite quelque sorte de reconnaissance , je vous supplie , par la courtoisie que vous m'avez témoignée, et vous conjure par tout ce que vous avez jamais aimé , de mie dire qui vous êtes , et ce qui vous oblige de vous retirer dans un lieu si sauvage et si éloigné du commerce des hommes; je jure, ajouta don Quichotte, par Tordre de chevalerie que j'ai reçu, quoique indigne, et par la profession que j'en fais , que si vous avez cette complaisance pour moi , je vous rendrai en revanche tous les services que je pourrai, ou en apportant du remède à vos malheurs, ou en vous aidant à les soutenir. Le chevalier de la montagne , qui entendit parler ainsi celui de la Triste-Figure , ne faisait que le regarder et le considérer, l'examinant sans cesse depuis la tête jusqu'aux pieds. Après ravoir bien examiné et considéré , il lui dit : Si vous avez quelque chose à manger , pour l'amour de Dieu faites.qu'on me le donne , et après avoir mangé, je ferai tout ce que vous souhaitez de moi. Aussitôt Sancho tira de son bLssac, et le chevrier de sa pannetièrc, de quoi apaiser la
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faim du déchiré chevalier , qui se mit à manger comme un affamé , avec tant de hâte et de gourmandise , qu'un morceau n'attendait pas Fautre, et il dévorait plutôt qu'il ne mangeait. Ayant achevé de remplir son estomac, il se leva, et faisant signe à don Quichotte et aux autres de le suivre , il les mena dans un pré qui était assez près de là , au bas d'un rocher , et en arrivant il s'étendit sur l'herbe , où , après que les autres se furent assis , il se mit à son aise et commença ainsi : Monsieur , si vous voulez que je vous fasse le récit de mes tristes aventures, il faut que vous me ^promettiez auparavant que pas un de vous ne m'interrompra pour me faire quelque de«mande , ou pour quelqu'autre chose que ce soit, parce que dès le moment que l'on dira la moindre parole , je finirai mon histoire. ( Ce préambule fit ressouvenir don Quichotte du conte de Sancho, où, faute d'avoir exactement compté le nombre des chèvres qui passaient la rivière , l'histoire finit sans que Sancho la pût conti* nuer.) Je ne prends cette précaution, ajouta le chevalier du bois , qu'afin de ne m'arrêter pas long-temps sur mes disgrâces, dont le triste ressouvenir me fait souffrir nulle déplaisirs, et j'aurai beaucoup plutôt achevé si vous ne me faites point de demandes ; ce n'est pas que je veuille vous taire quelque chose , et je vous
assure que je n'en oublierai aucuue qui soit de la moindre importanoe. Don Quichotte , ^u noxa de tous , promit uqie grande ^sitteiE^tiqn eifc ^n si* lence exact, et avec cetjte assuraAce l^ (i^echiriié cheyalier commença de cette n^anière.
Mon nom est Cardenio , ipa patrîç une yilje des meilleures de F Andalousie , ^a jrace aoI)),<^ , et ma famille riche ; cepeiidant mes ]Q9L^lh^]ajr$ sont si grands y que ni }es richesses , i^i toute J4 bonne fortune d^^ mes pareils ji'y sajuiraient apporter de remède. D^ns le n^eme )jieu a pris naissance Fadpiirable L^scindts , incomp^r^M^^ en beauté , noble , riche autant que je le pui$ être , m^ qui n'a pas eu pissez 4^ fermejté pour répondre à la sincérité de mes sent^mens. J'ain^ai Luscinde dès mes plus tejqidres ai^niees , je Fadgrai dans son enfance , et Luscinde m'aima avec cette simplicité et cette franchise qui ^ççoippa^ gnent toi^oursim âge innocent No^parens /con- ^aissaiejijt nos intention^ ^ et ne s'y opposaient point , parce qu'ils n'epi craignaient rien de fâcheux , et que l'/^alité des biejçLS.et de \^ naissance les aur^t facilement fait consentir à ^otre mariage. Cependant l'amour crut avec l'âge , et Iç père de Lusciixde , semUal^e a celui de cett;e Thisbée , si cejèbre ctez leç poèjtes , piÇ croyait pas pouvoi^r souffrir avec bienséaftce nQlye f^n^iliarité ordinaire ^ ou pour 4'^utres ^ajisQjjs , jooie
fit dire qu'il me priait de cesser mes irisîtes. Ce refus ne fit qu'augmenter Tamour , et nous faire sentir de nouveaux désirs. Pendant ipe nous ne nous Times plus , nous nous en disions davantage par nos lettres , n'ayant rien qui nous empêchât d'exprimer librement nos pensées; et comme nous avions des voies sûres et aisées pour nous écrire , nous le faisions à toute heure. Je fis des chansons et des vers amoureux, et tout ce que font les aman% pour adoucir leurs peines , Luscinde prenant aussi tous les soins imaginables de me faire connaître la tendresse de ses sentimens. Nous soulagions ainsi nos déplaisirs , et nous entretenions une passion dolente. Il faut de grands remèdes dans les grands maux ; les petits ne font que les irriter , et les faire sentir davantage. Enfin , pressé de ma passion et de l'impatience de revoir Luscinde, je me résolus de la demander en mariage , et pour ne pas perdre le temps qui était si précieux à mon amour, j'allai moi-même en faire la demande à son père, Il me répondît avec beaucoup de civilité qu'il me remerciait de l'honneur que je Jui faisais ; mais que mon père étant encore du monde, c'était à lui à faire cette demande, et que si ce dessein était formé sans son consentement, ou qu'il refusât de l'approuver, sa fille ne savait point faire une action de mauvaise grâce, et ne
se donnerait pas à la dérobée. Je le remerciai de son honnêteté, et trouvant qu'il avait raison, je l'assurai que mon père viendrait lui-même faire la proposition. Aussi allai-je .promptement le trouver pour lui découvrir mon dessein, et le prier de l'approuver et d'y contribuer. Jç le trouvai dans sa chambre avec une lettre ouverte à la main, qu'il me donna à lire avant que je lui pusse dire une parole.
Tu verras par-là , Cardenio , me dit-il , la grâce que le duc Richard te veut faire. Le duc Richard, comme vous savez, messieurs, est un grand d'Espagne , dont les terres sont'dans le meilleur endroit de l'Andalousie. Je lus la lettre , et je la trouvai si obligeante , que je crus que mon père ne devait pas refuser l'honneur qu'on lui faisait à lui et à moi. Le duc le priait de m'envoyer tout-à-l'heure où il était, parce qu'il voulait que je fusse avec son fils aîné , non pas comme étant à lui , mais comme son compagnon , et qu'il se chargeait du soin de me faire une fortune qui répondît à la bonne opinion qu'il avait de moi. Je perdis la parole en lisant cet endroit , et je pensai perdre l'esprit quand mon père me dit : Cardenio, il faut que tu te tiennes prêt pour partir dans deux jours. Rends grâces à Dieu cependant de ce qu'il t'ouvre une voie de faire connaître Ce que tu vaux , et où tu trouveras de
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l'honneur et des récompenses. Et après m'avoir donné des conseils de père , et en honoime du monde , il me laissa. Le jour de mon départ arriva , et la nuit d'auparavant je vis Luscin.de , et lui appris tout ce qui se passait. Je vis aussi son pèi;^ 9 que je suppliai de me conserver toujours la bonne volonté qu'il m'avait témoignée y et de différer de pourvoir sa fille jusqu'à ce que j'£usse vu le duc Richard. Il me le promit y et Luscinde et moi nous nous séparâmes avec toute la dou-* leur que peuvent sentir des amans tendres et passionnés. Après nous être fait mille sermens réciproques , je partis donc et me rendis auprès du duc y qui me reçut avec beaucoup d'honnèr teté y et tant de marques de bienveillance y que je donnai dès-lors de l'envie à tous ceux de sa maison. Le fils aine me fit aussi un fort bon accueil ; mais don Femapd , son cadet , fort bien fait de sa personne, agréable et libéral, renchérit encore sur lui y et me fit plus d'amitiés qu'aucun. Il me témoigna qu'il avait une joie incroyable 4e mon arrivée ; et quelque .temps après ^ il ipie dit obligeamment qu'il voulait que je fusse de ses amis , et me fit enfin si bien connaître qu'il était le mien , que quoique son frère m'aimât beaucoup et m'en donnât de grandes marques , j'y voyais cependant bien de la différence. Comme il n'y a rien de secret entre de