PARTIE I, UV. III, OHAP. XXIII. 3lS
véritables amis, don Fernand se croyant aussi assuré de mon amitié que je devais Fêtre de la sienne, me communiqua dès-Iprs toutes ses pensées , et entre autres choses, il m'apprit que Tamour lui donnait un pçu d'inquiétude.
11 était amoureq? d'une belle paysanne , fille d'un riche laboureur des vassaux du duc son père. Cette fille avait tant de beauté et de sagesse , qu'elle était l'admiration de tous ceu? qui la connaissaient , et toutes ses bonnes qualités avaieut si bien charmé l'esprit de dpn Fernand , qu€ voyant de l'impossibilité à s'en faire une maîtresse , il était résolu de l'épouser. Comme j'étais extrêmement redevable à don Fernand de son amitié , je crus être aus$i obligé de le détourner de ce dessein , et je lui dis ^ur cela tout ce que je pus troijver de raisons; mais voyant enfin que c'était inutilement, je pris la résolution d'çn avertir le duc son pè^e. Don Fernand était fin et adroit : et comme il crut que je pouvais avoir cette pensée, parce que l'honneur m'engageait à découvrir un dessein si désiavantageux à la grandeur de sa maison, il songea h m'en détourner, eu me faisant croire qu'il n'en serait pas besoin. Il me dit donc , k dessein de m'abuser, qu'il ne trouvait point d<^ meilleur remède pour se défaire de s^ passion que de s'éloigner quelque temps de celle qui en
était r objet, et que pour prétexte de son absence il dirait au duc que nous allions lui et moi chez mon père pour acheter des chevaux , parce qu'il s'en trouve les meilleurs du monde dans notre ville. Je ne Feus pas sitôt ouï parler de cette manière , que sans consulter autre chose , l'intérêt de mon amour me fit approuver son dessein ; je lui dis qu'il avait raison , que l'absence le guérirait assurément , et je le pressai d'exécuter ce projet. Don Fernand avait déjà , à ce que j'ai su depuis, les derniers engagemens avec la belle paysanne en qualité d'époux; mais il n'osait encore le découvrir dans l'incertitude de ce que ferait le duc son père , quand il apprendrait son mariage.
Cependant, comme l'amour n'est autre chose dans la plupart des jeunes gens qu'une passion déréglée , et un désir bouillant qui n'a pour objet que la volupté, et qui se dissipe dans la jouissance , don Fernand n'eut pas plutôt obtenu des faveurs de sa maîtresse , que son affection diminua; ce grand feu s'amortit, et tous ses désirs se refroidirent ; et s'il avait feint auparavant d'avoir envie de s'éloigner, il le souhaitait véritablement alors. Le duc lui en donna la permission ^ et m'ordonna de l'accompagner. Nous vînmes chez mon père , où don Fernand fut reçu comme une personne de sa qualité devait l'être par des gens de
la nôtre , et moi j'allai voir Luscinde , qui me reçut comme un amant qui lui était cher, et dont elle connaissait la persévérance. Quelques jours s*étant écoulés à faire divertir don Fernand , je crus devoir à son amitié la même confiance qu'il m'avait témoignée , et j'allai pour mon malheur lui fai/'e confidence de mon amour. Je lui parlai de la beauté de Luscinde, de son esprit, de sa sagesse ; je lui en dis tant de choses, que je lui fis naître l'envie de connaître une personne qui avait tant de bonnes qualités , et pour contenter l'impatience qu'il m'en témoignait, je la lui fis voir un soir à ui;ie fenêtre basse où nous avions accoutumé de nous parler. Elle était extrêmement parée ce jour-là, et elle parut si belle aux yeux dé don Fernand, qu'il oublia au même instant toutes les beautés qu'il avait jamais vues. Il perdit presque tout d'un coup la parole et le sentiment ; il demeura ravi , en un mot , et devint amoureux au point que vous, le verrez dans la suite. Pour l'enflammer davantage, et pour augmenter la jalousie qui naissait peu à peu dans mon cœur, quoique je n'en témoignassent rien , le hasard lui fit tomber entre les mains un billet de Luscinde , par lequel elle, me priait de la faire demander à son père et de presser notre mariage ; mais cela avec tant d'honnêteté et de discrétion , que don Fernand s'écria que Luscinde
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seule avait toutes les beautés de l'esprit et do corps qui sont partagées entre tout le reste des femmes. Il faut que j'avoue que les louanges de don Fernand, toutes justed qu'elles étaient , ne me plurent pas dans sa bouche , elles me devinrent entièrement suspectes , et je commençai à me cacher de lui ; mais autant que je prenais de soin de ne point lui parler de Luscinde , autant prenait-il de plaisir à m'en entretenir. Il m'en parlait à tous momens ^ et recommençait à toute heure ; et faisait si bien que quelque conversation que nous eussions auparavant, elle venait toujours à tomber sur ce sujet. Cela acheva de me donner de la jalousie ^ noii pas que je craignisse rien de la part de Luscinde , dont je connaissais la fidélité y et (pii m'en donnait tolis les jours de nouvelles assurances ; mais je craignais tout de mon mauvais sort ^ joint à cela que les amans sontrarement sans inquiétude. Don Fernand avait encore une curiosité extrême de voir tous lés billets que je recevais de Luscinde , et mes. réponses; et afin que je ne les lui refusasse pas 9 il me disait qu'il prenait beaucoup de plaisir à voir l'honnête manière dont nous nous ëcriviôni tôtis deux.
Il artÎTa un jour que Luscinde, qui aimait fort les livres de chevalerie , m'ayant démandé Amadis de Gatfle , elle me le renvoya arec une