‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 3)Chapitre 98 sur 109 · PARTIE I, OV. m, CHAP. XXIII. Sig · texte numérisé non relu

PARTIE I, OV. m, CHAP. XXIII. Sig

Jettre que don Fernand A peine don Quichotte eut entendu nommer un livre de chevalerie , qu'il interrompit Cardenio , et lui dit : Si vous m'aviez averti dès le commencement que cette helle demoiselle est affectionnée aux livres de chevalerie , il n'eût pas été nécessaire de me dire autre chose pour me faire connaître la bonté de son esprit; et pour vous dire le vrai, je ne l'aurais jamais trouvée si spirituelle que vous la faites , si elle n'atait pas eu de goût pour une si excellente lecture. Il ne mé faut donc point d'autre chose pour me faire croire qu'elle est belle , Jspirituellc et d'un mérite infini ; puisqu'cUte a cette inclination, je la tiens et la soutiens lâ phis belle et la pluS spirituelle personne du monde, Je souhaiterais, lïioïisifeur, que Vous eu^iez envoyé avec Amadi^ de Gaule , le bon Roger de Grèce , mademoiselle Luscinde aurait sans doute fort aimé Darayda et Gat-aya , et le discret berger Darinel , av^c leô admirables vêts de ' ses bucoliques , qu'il chantait de si bonne grâce i Mais avec le temps îl sera aisé de réparer cette fâxrte, et ce sera sitôt que vous'vôudrea me faire l'honneur de venir chez moi , où je vous ferai voir plus tie trois cents volumes qui font tout mon plaisii* et toute ma joie , et qui sont entièrement à votre Service ; quoique peut-être n'en ssiuraîs-je trouver ductin à Theure qu'il est,

par la malice et l'en vie des maudits enchanteurs. Pardonnez -moi, je vous prie, monsieur, si contre ma promesse je vous ai interrompu, mais il m'est impossible de m'empêcher de parler quand il est question de la chevalerie errante : poursuivez donc quand il vous plaira.

Pendant le discours de don Quichotte , Cardenio baissant la tête dans l'estomac, s'était mis en la posture d'un homme qui rêve profondement ; et quoique don Quichotte le priât deux ou trois fois de con tinuer son histoire , il ne répondait pas \in mot, et ne levait seulement pas la tête. Il la leva enfin au bout de quelque temps, et les yeux tout troublés. On ne saurait , dit-il , m'ôter de la fantaisie, et il faut être un coquin et un maraud pour me nier que ce bélître de maître Elisabeth couchait avec la reine Madasime. Non pas cela, par la mortK... dit don Quichotte , avec une colère extrême , c'est une médisance et une pure calomnie. La reine Madasime fut un^q excellente et vertueuse dame , et il n'y a pas d'apparence qu'une grande princesse s'amusât à fsjire l'amour avec un arracheur de dents. Quiconque le dit, ment insolemment, et je le lui ferai voir à pied et a cheval, armé et désarmé, de jour et de nuit ^ et de telle manière qu'il le voudra. Cardenio regardait attentivement don Quichotte, sans rien dire, et son ac-

ces de folie le reprenant , il n'était pas en ctat de poursuivre son histoire , non plus que don Quichotte en état de l'entendre , tant il avait de colère de l'affront qu'on faisait à la reine Madasime , dont il prenait le parti avec autant de chaleur que si elle eût été sa véritable reine , et lui son sujet , tant il était entêtjé de ses livres , qu'il croyait comme articles de foi.

Cardenio, qui, comme j'ai dit, était déjà dans son accès , ne prit pas de plaisir à se voir démentir et traiter d'insolent; il ramassa un caillou qu'il trouva à ses pieds , et le jeta si rudement dans l'estomac de don Quichotte , qu'il retendit par terre. Sancho Pança , qui vit le coup , ne put souffrir qu'on traitât ainsi son maître : il se lança , le poing fermé , sur Cardenio , qui le reçut de telle façon , que d'un seul coup de poing il rétendit à ses pieds , et lui sautant sur le ventre , il le foula à son aise , et ne le quitta point qu'il n'en fût soûl. Le chevrier, qui voulut aller au secours de Sancho , n'en fut pas quitte à meilleur marché, et après que Cardenio les eût bien frottés et bien moulus , il les laissa , et s'en alla tranquillement se cacher dans le bois de la montagne. Sancho se leva quand personne ne l'en empêcha plus, et, demi-enragé de se voir aiosi maltraité, voulut s'en prendre au chevrier, disant qu'il avait tort de ne les avoir pas aver-

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tis que cet homme avait de temps en temps de la fureur, et que, s'ils l'avaient su, ils s'en seraient donnés de garde. Le chevrier répondit qu'il les avait avertis , et que s'ils ne l'avaient pas entendu, ce n'était pas sa faute. Sancho repartit, le chevrier répliqua, et la fin des reparties et des répliques fut de se ptendre à la barbe , et de se donner des gouf màdes ^ de telle façon , que si don Quichotte ne les avait séparés , ils se seraient mis en pièces. Sancho était en goût , et criait à son maître : Laissez-moi faire, seigneur chevalier de la Triste - Figure , cet homme - ci n'est qu'un vilain paysan non plus que moi ; il n'estpas armé chevalier, je puis combattre contre lui main à main, en homme d'honneur, et me venger du tort qu'il m'a fait. Cela est vrai , dit don Quichotte, mais je sais qu'il n'a point de tort en ce qui nous est arrivé. En disant cela , il les sépara , et demanda au chevrier s'il ne serait pas possible de retrouver Cardenio , parce qu'il mourait d'envie de savoir la fin de son histoire. Le chevrier répondit, comme il avait fait l'autre fois , qu'il ne savait point sa demeure ; mais qu'il n'aurait pas long-temps cherché là autour, qu'il le trouverait fou ou sage*

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