PARTIE II, LIV. VII, CHAP. LU
Rodrigue s'adressant à don Quichotte : Il y a quelques jours, dit -elle, valeureux chevalier, que je vous ai raconté la trahison qu'un malheureux garçon a faite à ma ch^re fille , qui est cette miséràhle que vous voyez là présente , et vous me promîtes de prendre sa défense, et de redresser le tort qu'on lui a fait; mais j'ai appris aujourd'hui que vous voulez sortir de ce château, et aller à vos aventures , que je prie Dieu de vous donner bonnes , par sa sainte miséricorde ; et je voudrais bien, avant que vous vous missiez en chemin , que vous voulussiez défier ce gros animal, et que vous le contraignissiez de se marier avec ma fille , pour accomplir la promesse qu'il lui a faite avant qu'il eût eu rien d'elle ; car de penser que monseigneur le duc me fasse faire justice^ ye suis bien assurée que non, pour la raison que je vous ai déjà dite. Voilà , monsieur le chevalier , ce que j'avais à vous dire ; Dieu vous donne prospérité, et à nous sa protection.
Don Quichotte , avec une gravité digne de sa profession, répondit de la sorte : Ma chère dame, essuyez vos larmes, et faites trêve à vos soupirs : je me charge de faire faire raison à votre fille, qui aurait sans doute mieux fait de ne croire pas si légèrement aux sermens des amans , qui sont d'ordinaire légers à promettre , et tiennent rarement leur parole ; mais enfiii le mal étant
fait, il faut penser aux remèdes; et je vous promets , avec la permission de monseigneur le duc, d'aller incessamment chercher ce téméraire jeune homme : je le trouverai , le défierai , et vous en rendrai bon compte, et s'il est assez insolent pour refuser l'accomplissement de sa parole , je vous le mets entre les mains pour en faire ce qu'il vous plaira ; car le principal point de ma profession est de châtier les insolens , et de pardonner aux humbles , de donner dû secours aux affligés , et de détruire l'injustice. Il ne sera pas besoin, seigneur chevalier, répondit le duc, que vous vous mettiez en peine de chercher le paysan dont se plaint cette dame, et vous n'avez que, faire non plus de me demander permission de le défier ; je vous le donne pour défié, et je me charge de lui faire savoir votre cartel , et de le lui faire accepter ; il viendra répondre pour lui-même , et je vous donnerai à tous deux le champ libre et toute sorte de sûreté , observant toutes les conditions accoutumées en de sem*" blables occasions , et faisant à chacun une égale justice, comme sont obligés tous princes qui don-' nent le champ de bataille dans leurs états.
Avec l'assurance que me donne votre grandeur , repartit don Quichotte , je renonce pour l'heure aux droits de la noblesse et de la chevalerie , pour me rabaisser jusqu'à la condition de