PARTIE II, LIV. VIII, GHAP. LIV
quittèrent point qu'ils n'en eussent pris un bon trait, Sancho admirait cette harmonie muette , sans se souvenir du gouvernement qu^il venait de quitter; et pour faire voir qu'il n'ëtait pas incapable de tenir sa partie , il pria Ricote , de lui prêter sa bouteille , et l'ayant embouchée , il fit bien voir qu'il ne manquait ni de méthode ni d'haleine. De temps en temps quelqu'un des pèlerins prenant la main de Sancho, lui disait: Espagnol et Allemand , tous deux bons compa^ gnons , par ma foi. Bon compagnon pardi , répondit Sancho ; puis il éclatait de rire , oubliant tout ce qui venait de lui arriver, et qu'il y eût d'autres gens dans le monde que ceux avec qui il se trouvait*
Ils recommencèrent par quatre fois à jouer de leurs musettes ; mais à la cinquième elles se désenflèrent , et il n'y eut plus moyen de souffler : mais au défaut du vin , le sommeil ne leur manqua pas, et ils s'endormirent tous , sans sor^ tir de leur place ; il n*y eut que Ricote et Sancho, qui, se trouvant plus éveillés, pour avoir moins bu, laissèrent les autres endormis, et allèrent s'asseoir au pied d'une haie , où Ricote parlant en castillan , dit à Sancho les choses qui suivent :
Tu sais, mon cher ami, combien nous fumes tous alarmés de l'édit que le roi fit publier contre
les Mores y pour moi , f en eus tant de peur , que je croyais que je n^SHirais jamais le loisir de sortir d'Espagne^ et je m'imaginais déjà Toir traîner et ?ioi et mes enfans au supplice. Dans cette épouvante , ne sachant à qiioi me résoudre , et ne trouvant pas que les autres fissent sagement de sortir avec taoït de hâte, je me résolus enfin de laisser ma famille dans le villa^ , çt d'aller tout seul chercher quelque endroit commode où je la pusse mettre en sûreté ; car je vis bien , ainsi que les plus habiles de notre nation , que cet édit était tout de bon , et non pas une menace , mais une onlonnancequ^on exécuterait dans le tenips préfixe , parce que j'avais connaissance des mauvaises intentions des nôtres , qu'ils ne cachaient pas trop bien , et qui étaient si dangereuses , que je m*imagine que ce fut Cdeu qui mit dans l'esprit du roi une résolution si soudaine et si rigoureuse : non pas que nous fassions tous coupables, car il y en avait parpii nous qui étaient fort bons chrétiens , mais en si petit nombi^ , qu'ils n'étaient pas capables d'empêcher les desseins des autres ; et pour en parler franchement , c*était nourrir un serpent dans son sein , que de souffrir tant d'ennemis dans le cœur du royaume. Enfin nous fûmes châtiés justement ; et le bannissement ne fut encore que trop doux pour quelques-uns , mais il fiit bien terrible pour les