PARTIE II, UV. VIII, CHAP. LVIII. Sog
chement comme elles ; et sa sœur lui ayant ap-. pris que celui qu'il voyait là , était le valeureux don Quichotte de la Manche', avec Sancho son écuyer , dont il avait déjà lu l^histoire , le jeune berger fit un grand complimenta don Quichotte, et le pria avec tant d'instance de les vouloir accompagner à leur tente , que le chevalier ne le put refuser. En iftéme temps on entendit la huée , et mille oiseaux différens , trompés par la couleur des filets , tombèrent dans le péril qu'ils croyaient éviter. Cela fit assembjier tous. les chasseurs en cet endroit , et il y accourut plus de cinquante personnes diversens^nt habiUée^ .en bergers et en bergères , qui , ravis de savoir que c'était là don Quichotte et Sancho , dont l'histoire courait déjà partout , les emmenèrent aussitôt vers les tentes , où le dîner était prêt et servi. On força mofi&ieur le chevalier dé prcaadre la place d'honneur , ce qu'il ne fit qu'avec beaucoup de répugn^oice et de .iriodestie ; eit tant que *dura le dîner, il n'y avait personne qui n'eût les yeux sur lui, et: qui ne fut pleyi d'admiration. Après qu'on eut desservi , .don Quicbott^ regardant honnêtement toute l'ass^emblée , dit à haute voix et d'un to» grave : .
Le plus grand péché de tous ^ à mon sens , est r l'ingratitude, malgré le sentiment de plusieurs ^ qui disent que c'est l'orgueil ; mais j'ai cela^our
3lO DON QUICHOTTE.
moi , qu'on dît que l'enfer est plein d'ingrats j et on ne le dit pas des autres. Depuis que )'ai l'usage de la.raison ^ j'ai toujours é^ité de me noircir de ce crime , el lorsque je ne puis reconnaître les biens qu'on m'a faits par d'aubes l^ens , je paie autahl: que je puis de bonne Tolonté ; et pour marquer mon ressentiment , je les publie devant tout le. mo^de ; c^ qiiicoiique puUie un bienfait reçu , témoigne qu'il ne tient pas à lui qu'il ne le récompense ; mais la plupart de eeux qui reçoivent , étant au-dessous de ceux qui donnent, il est' malaisé qu'ils s'en acquittent que par de» remereîiMsns. Dieu , qui est infiniment au-dessus de tout le monde, nous fait à tQute heure des faveurs et des grâces /avec lesquelles toute la reconnaissance des hon^mes ne peut js^ mais avoir de proportion, a cause de cette différence infinie qui est entre. le Créateur et la créature- : néanmoins les hommes ne «ont cas jugés absolument ingrats envers Qieu quand au déjfautdu pouvoir, ils y suppléent par* des désirs,' par des louanges , et par Fav^ii de leur propre impuisii^nce. Messieurs, je suis à votre regard dans le même^état; vous m'ave& fait toutes leà honnêtetés possibles et le m^leur accueil du monde ; et ne pouvant vous témoign;er upe reconnaissance égale à tant de Inens , je me retiens dan^les bornes étroites de mon pouvoir > et je