PARTIE II, IJV. VHI, CHAP. LVIII. 3ll
VOUS offre ce que je possède ; qui est , que je veux soutoiir deux jours entiers au milieu du chemin qui Ta à Sarragosse , que ces bergères déguisées sont les plus belles et les plus courtoises demoiselles de l'univers, excepté seulement l'incomparable Dulcinée dû Toboso , Tunique dame de in!es pensées ; ce qui soit dit sans offaiser personne.
Don Quichotte se tut , ayant fait ce beau dis^ couns^, et Sancho prenant la parole aVant que qui que ce sôit eût loisir de r^ondrè: Est -il possible , s'écria-t-il , qu'il se trouve au monde des gens assez hardis pour dire que mon mÂÎtre e^t fou? dites- moi f messieurs et mesdames, y a-t-il cure de village si savant et si habile qu'il S0H9 ^F^ puisse mieux parler que vient de faire monseigneur don Quichotte , ni de chevalier errant avec toutes ses.rodomontades qui ose offrir ce qu'il a offert ? Don Quichotte se tourna brusquement vers Saaicho, et le regardant avec des yeitx pleins d'indignatiotk et de colère : Serait-il possible , ô Sancho ! lui dit - il , qu'il y eût qui que ce soit sur la terre qui fût assez fou pour nier que vous êtes un étourdi et un sot plein de ma* lice? qui est-ce qui vous fait assez hardi, monsieur l'impertinent , pour vous mêler de mes affaires, et vous faire rechercher, si je suis fou ou sage ? En voilà assez , et vous m'entendez bien ;
3l2 IION QUICHOTTE.
allez -VOUS -en seulement seller Rossinante, et j'irai effectuer ce que j'ai promis ; et comme j*ai la raison de mon côté j comptez pour vaincus tous ceux qui auront Taudace de sout«iir le contraire. Ayant dit cela , il se leva de table avec furie , laissant les assistans tout émerveillés , et sans savoir presque que juger de sa folie ou de sa sagesse. Ils le prièrent de ne vouloir point pousser le défi plus avant , disant qu'ils savaient assez qu'il n'était pas ingrat , sans qu'il leur en donnât de semblables preuves; et que pour sa réputation , il n^avait pas besoin de signaler davantage sa valeur, après ce qu'en disait son histoire. Gela ne détourna point le dessein de don Quichotte : il monta sur Rossinante , et embrassant son écu , et la lance au poing , il s'alla cam* per au milieu éû grand chemin , suivi de Sancho et de toute la troupe des bergers j qui voulurent voir quel serait le succès d'un dessein si téméraire. S'étant donc campé dans le chemin, comme j'ai dit, il poussa dans l'air les paroles suivantes: O vous autres passans , qui que vous soyez , chevaliers errans , écuyers ,. gens de pied et de cheval , qui passez , ou qui devez passer ces deux jours-ci par ce chemin, sachez que don Quichotte de la Manche, le chevalier errant, çst ici pour soutenir que les nymphes qui habitent ces prairies et ces bocages , surpassent en beauté et en