PARTIE II, Liv. vii> CHÀP. XXXV. ag
temps qu'il voudra , car il n'y a point de temps limité ; il dépend mérae de lui d'en être quitte pour la moitié 9 pourvu qu'il trouve bon que les coups soient donnés par une autre main , tant rude puisse-t-elle être. Ni la mienne, ni une autre y ni pesante , ni légère , ni dure , ni molle , repartit Sancho ; est-ce que j'ai engendré madame Dulcinée du Toboso , qu'il faille que je fasse pénitence pour elle ? que monsieur don Quichotte ne se f ouette-t-il ? c'est son affaire , lui qui l'appelle à toute heure sa vie , son âme et son plai-* sir ; et c'est à lui à chercher tous les moyens qu'il faut pour la désenchanter : mais pourquoi me fouetter, moi qui n'y ai point d'intérêt?
Sancho n'eut pas achevé de parler, que la nymphe qui était sur le trône se leva , ôtant le voile qui lui couvrait le visage , et faisant voir une beauté admirable , elle s'adressa à Sancho, et lui dit d'un air plein de colère et de dépit :
O écuyer malencontreux, poltron, vrai cœur de poule, et eritraill^ de roche ! si l'on souhaitait de toi, scélérat, que tu te jetasses du haut d'une tour en bas , s'il était question , tigre sans pitié, de manger des crapau4s et des f ouleuvres , et si on voulut, serpentvenim^ux , te persuader d'étrangler ta femme et tes enfans, il ne faudrait pas s'étonner de te voir si opiniâtre : mais que trois mille et six cents coups de fouet te fassent
3o DON QUICHOTTE.
peur, quand il n'y a point de si chétif enfant de la doctrine chrétieiine qui ne s'en donne autant par mois , c'est une chose qui devrait te ftdjre mourir de honte , et qui doit animer contre toi non -seulement tous ceux qui t'écoutent, mais encore tous ceux qui l'apprendront ; contemple, misérable , contemple , \>ê%^ farouche , rcg^urde avec tes yeux de poltron la beauté des miens, plus brillans que les plus brillantes étoiles , et qui par de chaudes larmes minent insensiblement les campagnes fleuries de mes belles joues, qui étaient auparavant un paradis terrestre ; meurs de hont^etde coi^fusion , monstre mialin etabo* minable , de voû* une princeisse de mon âge, qui perd ses b^aux jours et qui se oonsume sous la figure d'une désagréable paysanne! quoique je ne paraisse pas telle à présent , grâces à l'obligeant Merlin , qui a cru que les larmes d'une belle afQigée seraient plus capables de t'attendrir; ycnds-toi, rends-toi, monstre inflexible , et ixe ^nge pas à épargna cette écorce ridée qui renferme ton cœur de marbre ; triomphe une fois en \gi vie de cette inclination gloutonne, qui né te fait soiige^ qWà te fercir la panse ; et remets daBS le premier état \^ délicatesse de ma peau , la douceur de mon esprit , et Tîncomparable beauté de mon visage ; et si je ne suis pas capable d'adoucir ton humeur farouche, si tu ne