PARTIE II, LIV. VIII, CHAP. LXIII
jours eu les yeux attachés sur elle ; et sitôt qu'elle eut fini , il s'alla jeter à ses pieds , le& mouillant de ses larmes , et d'une voix tremblante et mêlée de soupirs et de sanglots : O Anne Félix , lui dit-il , ma chère fille , ne reconnais-tu point Ricote , ton père ? je t'allais chercher, parce que je ne saurais vivre sans toi.
A ce nom de Ricote , Sancho , qui rêvait au mauvais tour qu'on lui avait fait dans la galère , leva la tête , et considérant le pèlerin , il reconnut que c'était véritablement Ricote, ^qu'il avait rentontré en chemiji le même jour qu'il quitta son gouvernement ; et regardant deux ou trois fois la fille , il assura que c'était là la fille de son ami. Cependant la pauvre fille se jeta au cou de. son père, l'embrassant tendrement, et y demeura long-temps attachée , mêlant ses larmes avec Jes siennes. •
Messieurs , dit Ricote , s'adressant au général et au vice-roi , c'est là ma fille , qui est plus malheureuse qu'elle ne mérite de l'être ; elle s'appelle Anne Félix Ricote , et son bien et i^a beauté la font assez connaître dans notre pays : j'étais sorti d'Espagne pour chercher parmi4es étrangers quelque lieu pour nous retirer ; et en ayant trouvé un en Allemagne , je revins eii cet habit avec d'autres pèlerins ^ pour chercher ma fille , et reprendre quantité d'or et d'autres chqges que
3 go l>ON QUICHOTTE.
j'avais enterrées : je ne trouvai point ma fille , je trouvai seulement mon trésor que j'apporte avec moi ; et aujoutd^hui , apr^ Inen des tours et de la fatigue , je retrouve , par un étrange accident , tetlc chère fille , cjui est mon virai trésor, et qœ j^aime plus que tous les biens du monde : si notre innocence , ses larmes et les miennes , sont capables de vous donner de la compassion, ayez pitié de àent malheureux diii ne vous ont jamais ôf]fetasés , et qui h^ont nmlèment trempé dans le maiivàis dessein de ceux de notre natipn, qu'on n'a que trop justement bannis. Messieurs, dit alors Sanchô , je i^cohnais bien Ricote , et je vous réponds qu'il dit vrai quand il dit qu^Ànne Félix est sa fille : pour toutes ces allées et ces venues , et ces bons ou mauvais desseins qu'il dit, je ne m'en mêle poiiit,
Tous les assistans étaient émerveillés de tant de choses surprenantes , et le général des galères reprenant xxti visage Uiôîns sévère , dit à la belle More : Vos liafrm^s ont fait leur effet , bdle Anne Félix , mon serment tfâ plus rien qui vous regâtrde : vivez en paix une heureuse et longue vie, et que les téméraires qui vous ont fait courir tâYrt de rîsquels ][>orfeht seuls la peine de leur imprudence ! n commanda en même temps qu'on pendît tés d'eux Turcs à l^n tenue. Mais le vîcei^oi demanda leur vie avec tant d'instances , re-