‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 4)Chapitre 217 sur 248 · PARTIE II, LIV, VIII, GHAP. LXVIII. ^3l · texte numérisé non relu

PARTIE II, LIV, VIII, GHAP. LXVIII. ^3l

que don Quichotte et Sancho en avaient les oreilles étourdies , et ne s'imaginaient point ce que ce pouvait être. Les pourceaux non plus ne s'aperçurent point que don Quichotte et Sancho étaient dans leur chemin , ou n'en firent pas semblant, et sans aucun respect pour la chevalerie errante, ils leur passèrent sur le corps, défaisant les retranchemens de Sancho , et confondant pêle-mêle le chevalier et l'écuyer , Rossinante et le grisou , le bât et les armes. Sancho se leva bien en colère, et demanda à don Quichotte son épée , pour apprendre , dit41 , à messieurs les pourceaux, car il avait reconnu ce que c'était, si c'est ainsi qu'on traite les chevaliers errans. Laisse-les aller, mon ami, répondit don Quichotte , je mérite bien tout ce qui m'arrive , et il est juste qu'un chevalier errant vaincu soit mangé des mouches , et foulé aux pieds par des pourceaux. Je n'ai rien à dire à cela , monsieur , dit Sancho ; mais est-il juste que les écuyers des chevaliers vaincus meurent de faim , et soient mangés des poi^x? si nous étions, nous autres écuyers , les enfans des chevaliers que nous servons , ou leurs proches parens y je ne m'étonnerais pas que nous fussions châtiés de leurs fautes , dût-ce être jusqu'à la quatrième génération; mais qu'est-ce que les Panças ont à voir avec les Quichottes? Mais prenons courage,

encore ne faut-il pas jeter le manche après la coignée ; tâchons de dormir le reste de la Huit : il sera demain jour, et nous verrons de quoi il sera question. Dors, Sancho, dors, toi qui es né pour dormir , répondit don Quichotte : pour moi, qui suis né pour veiller, je vais songer à mes malheurs , et tâcher de les soulager en chantant des vers que j'ai faits la nuit dernière , quoique je ne t'en aie rien dit. A mon avis, dit Sancho, les malheurs qui n'empêchent pas de faire des chansons , ne doivent pas être bien grands ; mais monsieur, chantez et ballez tant qu'il vous plaira ; pour moi , je dormirai tant que je pourrai , et n'appréhendez pas que je vous trouble. En disant cela, il s'étendit par terre, et dormit d'un* profond sommeil , sans songer à rien du monde. Don Quichotte, appuyé contre un hêtre ou peut-être un liège , car cid Hamet ne dit point quel arbre , mêlant sa voix à ses soupirs , chanta ces vers :

Amour 1 lorsque je pense - • Au terrible tourment que tu me fais sounrir, , Je ne pense plus qu'à périr '

Pour finir ma souffrance.

Mais au point de franchir le pas * .

Qui me doit affrancUr des rigueurs de la vie , Un excès de plaisirs dont mon âme est ravie , Me dérobe aa trépas.

Page 1