PARTIE II, UV. YIII, CHAP- LXX
tacher mon martyre m'a çéûté la vie ; il y avait deux jours, cruel chevalier! que les réflexions que je faisais sur la dureté de ton coeur , que les plaintes n'ont jamais pu attendrir, et le ressentiment que j'avais de tes rigueurs, m^avaient mise au tombeau; au moins tous ceux qui m'ont vue ont jugé que fêtais morte; et n'était que l'amour , touché de compassion , m'a fait trouver du remède dans le martyre de Ce pitoyable écuyer, je serais assurément demeurée dans l'autre monde.
L'amour, ditSancho, aurait bien pu faire a * mon âne l'itonneur qu'il m'a fait, et je lui en aurais eu obligation ; mais dites-moi , madame ^ ainsi le ciel vous donne un meilleur amant que mon maître ! qu'avez-vous vu dans l'autre monde ? et qu'est-ce que l'enfer, que ceux qui meurent désespérés sont obligés d'en prendre le chemin ? Pour vous dire la pure vérité , répondit Altisidore, il faut que je n*aie pas été tout-à-fait morte, puisque je n'ai point été jusqu'en enfer; car si j'y avais entré, il m'y aurait bien fallu demeurer en dépit que j- en eusse : j'allai seulement jusqu'à la porte , où je trouvai une douzaine de démons en caleçons et en chemise, avec des colets de réseau , qui jouaient à la paume, et qui avaient à la rnaih des raquettes de feu ; ce qui me surprit le plus , c'est que leurs balles étaient des
livres enflés de veni et de bourre ; je fus encore beaucoup plus ëtonnée de voir que contre Tor^ dinaire des joueurs , parmi lesquels il y en a toujours qui se réjouissent , tous ceux-là grondaient , pestaient , reniaient , et se donnaient mille malédictions, comme s'ils eussent tout perdu. Il n'y a pas là de quoi s'étonner , dit Sancho , car les diables , qu'ils jouent ou non , qu'ils gagnent ou qu'ils perdent , i]s ne peuvent jamais être contens. J'en demeure d'accord , répondit Altisidore ; mais il y eut encore une chose qui me donna de l'admiration : c'est que du premier coup de raquette, ils mettaient la balle en tel état, qu'elle ne pouvait plus servir, si bien qu'ils mirent en pièces tant de livres vieux et nouveaux, que c'était merveille : il y en avait entre autres un, tout flambant neuf, à qui ils donnèrent un si rude coup, qu'ils en jetèrent toutes les feuilles au vent. Alors un des démons dit à un autre : Regarde quel livre c' est-là? C'est, répondit-il, la seconde partie de don Quichotte de la Manche ; non pas celle qui, a été composée par cid Hamet, l'auteur de la première, mais par un certain Arragonais, qu'on dit qui est de Tordesilas. Ote-le-moi de là, dit le premier démon , et le jette dans le fond des abîmes ; que jamais il ne paraisse devant mes yeux. £st->i bien si mauvais ? dit l'autre. Si détestable , répliqua le