PARTIE II, LIV. VII, CHAP. XXXVI
son gouvernement que pour les coups de fouet qu'il se doit donner, quoiqu'il sache bien cependant que quand monsieur le duc mon mari le lui donna, on ne songeait non plus aux coups de fouet que s'il n*y en avait jamais eu au monde ; et d'un autre côte , il me paraît trop attaché à son intérêt ; ce qui donne fort mauvaise opinion d'un homme , car on dit que la convoitise rompt le sac , et qu'un gouverneur avare est fort sujet à vendre la justice. J'ai mis cela sans y penser , madame, répondit Sancho; et si cette lettre ne vous plaît pas^il n'y atju'à la déchirer et en faire une autre ; mais il se pourrait bien faire qu'elle serait encore pire, si d'autre que moi ne s'en mêle. Oh non , repartit la duchesse , celle-ci est bonne , et je veux la faire voir à monsieur le duc. La duchesse s'en alla en même temps à un jardin où ils devaient manger ce jour-là , et elle montra la lettre au duc , qui prit plaisir à se la faire lire deux ou trois fois.
Après avoir dîné, ils s'entretinrent quelque temps avec Sancho , dont la conversation les divertissait merveilleusement ; et lorsqu'on y pensait le moins, on entendit le son languissant d'une flûte, mêlé avec celui d'un tambour mal tendu, qui faisaient ensemble une triste harmonie/'Tous ceux qui ctaientlàfurentfortétonnés, ouenfirent semblant. Don Quichotte en parut tout pensif,.
et son écuyer courut promptement auprès de la duchesse, son refuge ordinaire. Conune ils étaient ainsi tpus épouvantés de ce son mélancolique et lugubre, ils virent entrer dans le jardin deux hommes couverts de longs manteaux de deuil , avec des queues qui traînaient à terre ; ils battaient chacun un grand tambour couvert de noir, et à côté d'eux était un nègre qui jouait de la flûte ou du fifre ; ces trois étaient suivis d'un homme de taille de géant, aussi en habit de deuil , avec une soutane démesurément grande, sur laquelle il portait une écharpe ou baudrier , où pendait un large cimeterre , dont le fourreau et la garniture étaient noirs comme le reste, et il avait sur le visage un voile de crêpe, au travers duquel on voyait une barbe blanche comme la neige , qui lui passait la ceinture; sa démarche était grave et lente , et il semblait qu'il ajustât ses pas au son des tambours , tant il marchait posément ; en un mot , on ne voyait rien en lui qui n'eût quelque chose de surprenant, et qui ne^promît quelque étrange aventure. Ce grave personnage fit tant par son allure modeste , qu'il arriva enfin aiq>rès du duc , devant qui , fléchissant les genoux , il commençait de haranguer ; mais le duc ne voulut jamais permettre qu'il lui parlât de la sorte. Il se leva donc , et ayant manié deux ou trois fois sa longue et prodigieuse barbe , il tira