‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 4)Chapitre 54 sur 248 · PARTIE n, LIV. VII, GHAP. XLII. lOI · texte numérisé non relu

PARTIE n, LIV. VII, GHAP. XLII. lOI

qu'il ne regrette tout ]e temps qu'il aura manqué de l'être. Monseigneur , répondit Sancho , il est toujours bon de commander, comme vous dites, quand ce ne serait qu'un troupeau de moutons. Je meure , Sancho , si vous ne savez de tout, repartit le duc, et j'espère que vous serez un fort bon gouverneur; mais laissons cela, et songeons au reste : je vous avertis que c'est demain que l'on vous mène prendre possession de votre île, et ce soir on prépare votre équipage et toutes les choses nécessaires. Qu'on m'habille et qu'on m'équipe comme on voudra , répondit Sancho , je n'en serai pas moins Sancho Pança. Cela est vrai,. dit le duc, mais cependant il faut que les • habits soient conformas aux conditions et à la dignité : il serait ridicule qu'uiuhomme de justice fût vêtu comme un homme d'épée , et un soldat comme un prêtre; pour vous, Sancho, il est à propos que votre habit tienne de l'homme de lettrés et de l'officier de guerre , parce que dans rîle que je vous donne , la science et la valeur sont également nécessaires. Pour la science ,, repartit Sancho, je n'en ai pas à foison, et sans faire le fin , je ne sais ni  ni B , mais je sais mon Pater nosier, et c'est bien assez pour être bon gouverneur; pour 'ce qui est des armes, je me servirai de celles qu'on me donnera , jusqu'à tant qu'elles me tombent des mains ; et Dieu nous aide.

s'il lui plaît, Avec ces sentîmens-là , dit le duc , îl faut tout espérer de la conduite du bonSancho.

Don Quichotte arriva là-dessus , et ayant appris que Sancho devait partir le lendemain , il le prit par la main , et avec la permission du duc , remmena dans sa chambre, pour lui donner, avant son départ, quelques leçons sur la bonne manière de gouverner. Sitôt qu'ils furent entrés, don Quichotte ferma la porte par derrière , et ayant fait asseoir Sancho malgré lui , il dit d'un . ton grave et sérieux :

Je rends grâces au ciel , ami Sancho , de ce que tu te ressens des présens de la fortune avant qu'elle n'ait à moi-même fait aucune part de ôes faveurs ; moi , qui ne pensais qu'à me mettre en état de faire un établissement considérable , afin de te récompenser de tes services , je me trouve encore dans l'attente, et toi, contre tout ordre, tu jouis déjà par avance du fruit de tes désirs. Les uns se fatiguent, se donnent mille inquiétudes , et travaillent incessamment sans arriver au but de leurs prétentions; et d'autres, qui n'y pensent presque pas , et sans faire la moin- 'dre démarche, se trouvent en possession des charges et des dignités, qui doivent être le prix et la récompense du travail et du mérite. Il n'est que trop vrai, ce qu'on dit, qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Toi, qui à mon égard

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