PARTIE U, LIY. VU, GHAP. XLII. lo
n'est qu'un paresseux et un misémble , qui ne te piques ni d'être laborieux , ni vigilant, tu te vois gouremeur d'une ile ,• seulement parce que tu as quelque odeur de la chevalerie errante , et que tu en suis de loin les traces.
Je te 1^ ceci) mon pauvre Sancfao , non pour te faire aucun reproche , ni parce que je te porte envie ; mais pour t'apprendre que tu ne dois point attribuer ta bonne fortune k ton mërite , et que tu en dois incessamment remercier le ciel, et après lui révérer la profession de la chevalerie errante, dont la vaste grandeur renferme en elle-même un nombre infini de biens. Ayant donc disposé ton cœur à croire ce que je viens de te dire, mon fils, écoute attentivement, et avec l'application d'un disciple qui veut profiter, les enseignemens de ton maître, les préceptes de ton Gaton^ qui te serviront d'étoile et de guide, pour évita: les écueils de cette mer orageuse où tu vas t'engouffrer, et qui te conduiront sûrement au port ; car enfin les grands emplois et les charges d'importance xï e sont autre diose qu'un profond abîme de confusion.
En premier lieu, mon enfant, tu dois aimer Dieu et le craindre , parce que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse, et celui qci est véritablement sage ne totidie point dans Terreur.
Io4 DON QUICHOTTE.
Ce que tu (lois fa^ire ensuHe , c'est de te souvenir toujours de ta première condition , et de t'examiner sincèrement pour tâcher à te connaître toi-même ; car c'est la principale chose à quoi on doit s'appliquer , et à laquelle on réussit d'ordinaire le moins. De cette connaissance tu apprendras à ne te pas enfler comme la grenouille, qui, jalouse de la taille du bœuf, s'efforça de devenir aussi grosse que lui , et en creva : fuis donc l'orgueil, cette sotte enflure de cœur, qu'on ne peut même pardonner aux plus grands seigneurs , et qui ne manquera pas de te faire reprocher que ta as autrefois gardé les pourceaux. Aussi est-il vrai, répondit Sancho, que je les ai gardés, quand j'étais tout petit; mais quand je fus plus grand , je gardais les moutons et puis les vaches; mais qu'est-ce que cela fait à l'affaire ? tous les gouverneurs ne sont pas venus de princes. J'en demeure d'accord, dit don Quichotte ; et aussi ceux dont la naissance ne répond pas à la dignité de leurs charges , doivent surtout être civils et honnêtes, pour ne se pas attirer l'envie et la médisance , qui en veulent toujours à ceux qui ont de l'autorité.
Sancho , fais parade de la bassesse de ta naissance j et n'aie point de honte d'avouer que tu viens de laboureur, car tant que tu ne t'élèveras point, personne ne songera à t'humilier; et