PARTIE II, LIV. VU, CHAP. XUI. Io
l'hamiliié qui accompagne la vei^tu est d'autant plus agféable à tout le monde, qu'on ne peut souffrir un vicieux arrogant et superbe. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il y a un nombre infini de gens que la fortune a tirçs de la boue pour les élever sur le trône, et je pourrais t'en donner mille exemples ; mais le temps presse , et ce que j'ai à te dire est plus important.
Vois -tu, Sancho, si la vertu est toujours la règle de tes actions , et que tu ne te piques que d'être juste, tu n'as rien à envier à la condition des grands seigneurs et des prigces , car on hérite de la noblesse ; mais la vertu est un bien d'acquisition , et elle est bonne par ejle seule , ce . que n'a pas la noblesse.
Si donc par hasard quelqu'un de tes parens te va voir dans ton gouvernement, ne le méprise ni ne le rebute , mais fais-lui le meilleur accueil que tu pourras; tu accomplira; ainsi la volonté du ciel, qui ne veut pas qu'on méprise son ouvrage , et tu satisferas aux lois de la nature , qui veut que tous les hommes se traitent comme frères.
Si tu fais venir ta femme auprèstle toi, comme il est raisonnable qu'elle partage et ton bonheur et ta mauvaise fortune, donne-lui les instructions nécessaires ; tâche de détruire en elle cette grossièreté naturelle qui sent le village, et apprends-
lui à bien user de la prospérité ^ parce que tout ce que peut acquérir un gouverneur prudent et avisé, une femme sotte et indiscrète le dissipe aisément.
Et si tu deviens veuf, et que les soins de ta famille et de ton emploi t'obligent de te remarier , donne-tôi bien de garde de prendre une femme qui te soit une pierre d'achoppement, de celles qui prennent à toutes* mains, et qui croient qu'il n'y a rien tel que de profiter de l'occasion ; car assurément la femme du juge ne prendra rien dont le mari ne rende compte au jour du jugement; et à la mort, il payera au quadruple des choses dont il ne s'était point chargé pendant sa vie.
Donne-toi bien de gaarde de te gouverner par ta seule fantaisie ; c'est la folie des ignorans , qui ont assez de présomption pour se croire plus habiles que les autres.
Que les larmes du pauvre trouvent toujours en toi de la compassion ; mais qu'elles ne te fassent pas violer la justice qui est due aux riches. Tâche de pénétrer la vérité à travers les promesses et les présens du riche , comme jdans les sanglots et les prières du pauvre ; car il peut y avoir également àf l'artifice dans l'uli et dans l'autre.
Toutes les fois qu'il se trouvera occasion de juger un coupable, ne l'abandonne pas tout-à-