PARTIE II , LIV. VII , CHAP. XLV. * I Sg
ficile qu'on lui propose pour éprouver la bonté de son esprit; et par sa réponse le peuple juge s'il a lieu de 6e réjouir ou de s'affliger de sa venue. Pendant que l'intendant parlait , Sancho s'amusait à considérer quelque chose qu'on avait écrit en grosses lettres sur la muraille , vis-à-vis de sa chaire ; et comme il ne savait pas lire , il demanda ce que voulaient dire ces peintures qui étaient contre la muraille. Monseigneur, lui répondit-on , on a marqué là le jour que vous êtes venu prendre possession de cette île, et il y a ainsi dans l'éciileau : Aujourd'^hui tel jour d'un tel mois de telle année , le seigneur don Sancho Pança a pris possession de cette île ; puisse-t-il en jouir de longues années en toutes prospérités! Et qui est celui qu'on ^^elle don Sancho Pança ? demanda iSancho. C'est votre seigneurie , monseigneur , répondit l'intendant , et jamais d'autre Pança n'a occupé. la place où vous ^es. Hé bien , je vous Avertis mon ami , 4it Sancho , que je ne [urends poiM le don, et qui quie ce soit de ma race ne Ta jamais pris; je m'appelle Sancho Pança tout court; Pança s'appelait mon aïeul, et tous mes devanciers se sont acppdés Pança , sans don ni seigneurie. Je m'assure qu'il y a dans cette île autant 4e dons que de pierres, mais patience, et Diei» m'entend ; et si ce gouvernement me dure seulement quatre jours , je prétends dissi-
l4o DON QUICHOTTE.
per tous ces dons comme autant de mouches importunes. Pour l'heure, qu'on me fasse telle question qu'on voudra , monsieur l'intendant , et je répondrai le mieux qu'il me sera possible, sans me soucier que le peuple s'en réjouisse ou s'en attriste. Au même instant entrèrent deux hommes dans l'audience , l'un vêtu en paysan , et l'autre qu'on reconnut pour tailleur d'habits, aux ciseaux qu'il avait à la main.
Monseigneur le gouverneur , dit le tailleur , moi et ce laboureur venons devant votre seigneurie pour le fait que voici : ce bon homme vint hier à ma boutique , car , sauf correction de vous et de la compagnie , je suis maître tailleur juré , puisqu'il plaît à Dieu ; et me mettant un morceau de drap entre les mains, il me dit : Monsieur, y aurait-il assez d'étoffe pour me faire un capuchon ? Je considérai le drap , et lui répondit qu'oui. Il s'imaginait, à ce que je m'imagine , et je pense que je m'imagine bien , que j'avais peut-être quelque envie de lui dérober une partie de son drap , fondé sur sa malice , et sur la mauvaise opinion qu'on a des tailleurs ; et il me dit que je regardasse s'il n'y avait point de quoi en faire deux. Je vis bien la pensée du vieillard, et je lui répondis qu'oui, et lui, suivant toujours son intention , me demanda si on n'en pourrait point faire davantage ; je dis toujours