PARTIE II, LIV, Vn, CHAP. XLYIII. 17g
vante , et dans le mépris , je ne laisse pas d'être née dans les Asturies d*Oviedo, et d'une des meilleures races de toutes celles qili sont en cette province; mais mon père et ma nière, qui par leur mauvais ménage s'apauvrirent de bonne heure, sans savoir ni pourquoi ni comment, in*amenèrent'àTMadrid , où, pour ne pouvoir mieux faire , ils me mirent che2Î iiiie grahde damé , eii ^alité de fille de chambre , pour travailler en biivrâge ; et afiii que vous^e sachiez, seigneur don Quichotte', pour ourler et blanchir, je n'en cède à personne. Mon père et tna mère se retirèrent après m'avoir mise en coiidition ; et de là à peu dé temps ils sortirent de ce monde poùi" alleî* en paradis. Car ils étaient bons chirétiens : je demeurai 'donc orpîieline , saAs autre bien que les niiserâbles gages qu'on donne en ces sortes dé conditions; et dans ce teirips-S un écuyer delà maiison s^amouracba de moi, sans' que j*y songeasse : c'était un homme déjà avancé en âge, mais dé belle "taille et de bonne représentation, et noble cbmftie lefroî, car il était montagnard. Nos aihours né purent être' si «ecrètés que ma maîtresse n'ékk eût connaissance, et pour empêcher Tes contes, elle nous maria' en face de notre ihèré sainte Église catholiq(ué^ et de liotré mariage naquft une fille, pour achever nos malheurs, non pas que j'en
l8o DON QUICHOTTE.
mourusse Y . car j'accouchai, Dieu merci, heureusement , mais mon pauyre mari , Dieu veuille avoir spn âme, ne la fit pas longue depuis : il mourut d'une frayeur qu'il eut, et dont vous serez tout étonné vous-même, si j'ai le loisir de vous la raconter.
En cet endroit , la bonne Rodrigue se prit à pleurer amèrement , et dit à don Quichotte : Pardonnez-moi , monsieur le chevalier , je n'en suis pas la maîtresse , et ne me ressouviens jamais de ce malheur sans pleurer ; mon Dieu , qu'il avait bonne mine , quand il menait ma maîtresse en croupe sur une belle mule plus noire que du jais! car dans ce temps-là on n'avait point de carrosse ni de chaise , comme on a présentement , et les dames allaient en croupe.avec leurs écuyers; pour ceci , au moins, ne dois-je pas oublier de le dire, afin de faire voir combien^ mon mari était civil et bien né , et exact en toutes choses. Comme le pauvre homme entrait un jour à Madrid , dans la rue SaintAÏacques , qui est fort étroite, il vit venir* un prévôt de cour avec deux archers : il tourna aussitôt bride, témoignant qu'il voulait l'accompagner; mais ma maîtresse, qui était. en croupe, lui disait tout bas : Que faitesrvous donc, habile homme ? ne savez-vous pas bien où je veux aller ? Le prévôt , qui voulut faire le civil , retint la bride de son cheval , et dit à mon mari : Con-