CHAPITRE XXV
Où il est parlé de la rencontre que firent don Quichotte et Sancho du page de madame la duchesse de ***, et de l'entretien qu'ils eurent ensemble.
Don Quichotte était si transporté, qu'il n'avait pas pris garde à Sancho, ni entendu les paroles qu'il avait dites; et le bon écuyef, voulant se réjouir à cause de la victoire, lui cria: Arrêtez, arrêtez, chevalier, vous avez encore un ennemi. Don Quichotte, qui avait haussé la visière pour prendre Tair, tourna la tête, et, ayant pris du champ, s'en allait les yeux étincelans rencontrer le téméraire qui le provoquait au combat; mais Sancho, qui vit bien qu'il ne le reconnaissait pas, se retira à Técart, et lui dit : Monsieur don Quichotte, voulez - vous envoyer Sancho en enfer, comme vous avez fait tous les diables? Et que ne parles-tu donc ? dit don Quichotte ; tu sais bien qu'il y a dfiis temps que je n'entends pas raillerie. Par ma foi, dit Sancho, vous êtes effroyable comme le dieu Mars , mais vous êtes cent mille fois plus brave. Je vous ai vu faire des cho^s que j'en défierais le pape, et je m'imagine que vous avez fait là-dedans un beau carnage.
J'avoue , dit don Quichotte , que jamais chevalier errant ne s'est vu si favorisé de la bonne fortune : dans l'espace de deux heures qu'a duré notre combat, on n'a pas vu le moindre vide ; j'ai eu affaire à une troupe de démons enragés , mais pourtant assez lâches pour n'oser tenir pied. Il n'y a pas dans tout l'enfer un $eul instrument de ceux dont ils bourrèlent les âmes , qu'ils n'aient employé pour l'attaque et pour.la défense ; et c'est une chose horrible avec quelle force ils lèvent des poids plus pesans qu'eu3^> avec quelle vigueur ils les lancent; je m'en suis vu tout couvert, mais non pas accal)lé; et si Rossinante avait voulu tenir tête , le royaume de Pluton ne serait plus qu'un désert. J'ai eu tort, je devais descendre de cheval, je les aurais attaqués dans leurs retranchemens, et, leur coupant le passage , ils étaient tous à ma merci. Et Dieu sait le quartier que vous leur auriez fait , dit Sancho ; il faudrait être de bonne humeur pour j)ardonner à des gens qui n'épargnent personne. N'avez-vous point vu Parafaragaramus parmi les autres? Non, r^onditdon Quichotte, ce n'est là qu'une dtes entrées du Baratre ; apparemment la cour de Pluton en est bien éloignée, et les enchanteurs y étaient. Estrce que c'est aujourd'hui jour d'aijdièncc ? demanda Sancho. En ce pays-là c'est tous les jours et à toute heure,
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répondit don Quichotte , parce qu'on y vient incessamment, et de toutes les parties du monde. Il n'y va pas de chrétiens au moins, dit Sancho, car tous ces gens-là ne sont-ils pas mahométans? Ils n'ont nulle religion, répondit don Quichotte. Et ipi'est-ce donc, monsieur, que ce peuple-là? demanda Sancho. Est-ce que tu ne sais pas, répondit don Quichotte , le partage qui se fit autrefois de l'univers : que Jupiter s'empara du ciel, dont l'empire appartenait à Saturne son père ; que Neptune eut celui de la mer, et Pluton les enfers , qui contiennent un terrible espace dans les entrailles de la terre ? Vraiment je n'€n savais rien, dit Sancho, et monsieur le curé n'en dit jamais un mot dans ses sermons. Ce n'est pas là un sujet pour la chaire, repartit don Quichotte ; on y parle de choses plus sérieuses et plus importantes , et les seules à quoi il failleajouter foi. Je m'en tiens donc aux sermons, dit Sancho, tout le reste m'a bien lamine de n'être que des fables/ Je n'en jurerais pas , répliqua don Quichotte ; cependant que n'en disent point Homère, Virgile, Ovide, tous les poètes grecs et latins, et mille autres gens de cette importance, qui se sont rendus célèbres à la postérité par un nombre infini d'écrits ? Mais n'aurais-je rien à manger ? demanda don Quichotte ; nous avons bien fatigué aujourd'hui, et les forces ne
se remplacent que par les alimens. Cominent ^ répondit Sancho, est-ce que les chevaliers errans songent à manger ? Non pas quand ils ont d'autres affaires, repartit don Quichotte. Ma foi, dit Sancho, je me suis abandonné à la fortune sur votre parole, et pour tous les biens da monde je ne porterais pas de provisions ; je n'irai pas par friandise offenser un ordre qui ne pardonne rien , et je verrais là crever cent chevaliers errans , au moins de faim , que je ne leur donnerais pas un sou. Bon , bon , et ne savent-ils pas les règles? pourquoi s'y sont-ils mis, s'ils ne voulaient pas les suivre ? J'ai faim , je n'en meos pas, dit don Quichotte, et je donnerais bien de l'argent d'un morceau de pain. Appelons Parafaragaramus, dit Sancho, il est à cette heure de nos amis, il pe nous refusera pas pour si peu de chose. C'est toi, dit don Quichotte, qui as fait l'accommodement, c'est à toi de l'invoquer. Sancha s'éloigna de son maître en lui tournant le dos, et se mit à crier: Holà, la fleur de nos amis, seigneur Parafaragaramus! Il prononça ce dernier mot comme s'il eût eu la bouche pleine, et don Quichotte lui dit : Il ne t'entendra jamais de la manière que tu lui parles, Sancho. Oh que si, répqndit-il, et puis il devine les intentions; en même temps il se renversa la tête en arrière, le bras droit en arc , comme s'il eût porté une
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bouteille à la bouche, et il fut quelque temps en cette posture.
Qu'est - ce ? demanda don Quichotte , te trouves-tu mal ? on dirait que tu bâilles. Ne prenez donc point garde à cela, monsieur, dit Sancho, ce n'est rien. N'est-ce point que tu bois ? dit don Quichotte ; tu fais comme si tu hau&sais la bouteille. Pour moi , cela ne tire pas à conséquence, répondit Sancho : ma foi, monsieur, dit-il, se remettant en même posture, et y demeurant quelque temps , Tenchanteur est honnête homme et bon vivant. Est-ce que tu as quelque chose, Sancho ? demanda don Quichotte; si cela est, ne me tiens point le bec en Teau. On ne peut l'avoir tous deux à la bouteille tout d'un coup, répondit Sancho : oh! tenez, continuat-il, après avoir repris haleine, et remerciez Parafaragaramus. Boire est quelque chose, dit don Quichotte en prenant la bouteille ; mais cela n'apaise pas la faim. Allons donc, dit Sancho, il faut vider ici le sac ; mais vous ne manquerez pas une aytre fois de dire qu'il est honteux aux chevaliers errans de porter de quoi manger, et moi je vous laisserai dire , et boirai et mangerai à bon compte ; vous aurez la gloire de mourir de faim comme un véritable chevalier errant, et moi la honte de me rassasier comme un véritable manant : en même temps Sancho tira un
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quartier de pain blanc et une cuisse dé coq d'Inde, et ils se mirent à manger, comme si le public n'eût point eu besoin de leur secours.
Avouez donc , monsieur, dit Sancho à son maître ^ qne s'il y a de la hontq à porter des provisions, au moins il y a du profit ? J'en demeure d'accord , répondit don Quichotte , mais il ne faut pas que cela paraisse. Non, non, reprit Sancho, il vaut bien mieux ne rien porter du tout, et paraître maigre comme un pic et décharné comme un squelette : vraiment il ferait beau voir un chevalier gras à lard , on se moquerait bien de lui , tout le monde l'appellerait ventre à soupe : il faut être d'une taille légère, n'avoir que la peau et les os, les yeux enfoncés, les joues creuses; mais aussi gare que le feu* n'y prenne ou que le vent ne vous emporte! Tu en. dis là de bonnes, Sancho, dit don Quichotte. Et vous en avalez de meilleures, repartit Sancho : est-ce que vous voulez enterrer la bouteille, que vous vous dépêchez de lui arracher l'âme du corps ? attendez , attendez , monsieur ; comme je serais puni du meurtre, étant assistant, il vaut autant que je sois participant. Tiens, Sancho, achève, dit don Quichotte. Grand merci , dit Sancho ; vous lui avez donné dans le cœur, il ne faut pas la presser beaucoup pour l'achever. Sancho plia bagage, et ils montèrent à cheval, s'ils en étaient