PARTIE III, LIV. I, CHAP. IV. 2S
je connais bien que je donnerais de bon cœur; sans reproche, et Dieu m'en préserve , j'ai envoyé depuis un mois une demi -douzaine de bons fromages à plus riche que moi , et hors mon âne, à qui je suis accoutumé, je donnerais toute ma famille, femme et enfans, pour un double.
Tu pojrtes la libéralité un peu loin , interrompit don Quichotte , et cela serait suspect à tout autre que moi, qui connais, ton bon natiarel. Ma foi, monsieur, je suis ce quje je suis, repartît Sancho, je ne suis pas ce que les autres pensent; et si j'avais un petit de courage, je ne me changerais pas pour un autre ; mais , monsieur,, qu'est^ ce donc que du courage? car j'en ai peut- être,, encore que je n'en sache rien ; et pourquoi, non ? ne suis-je pas faît comme un homme? Le courage , Sancho ^ dit don Quichotte , est un mouve^ ment du coeur ,. qui nous empêche de considérer le péril dans les choses que nous avons à entre-^ prendre ; c'est-à-dire, qui nous pprte hardiment vers un Keu dangereux , sans examiner les risques qu'il y a de s'y rendre ; et il y a bien des sortes de courages, selon les diverses rencon-^ très : on dit, un mauvais courage^ un courage bas y comme on dit, un bon cœur, un courage noble : par exemple, il y a du courage à se porter sur le pré dans un combat singulier, et à pousser
vigoureusement son adversaire ; il y a du courage à le forcer de rendre Fépée , «t à la refuser ; c'est avoir le cœur bon , et un courage noble , de tâcher de le désarmer sans lui ôte» la vie ; mais c'est avoir le courage bas , que de le tuer quand on s'en voit le maître : cette matière est ample , nous en p^rlerons une autre fois ; mais en voilà assez pouf t'instruire. Et n'a-t-^n point de courage qu'à manier une épée ? demanda en^ core Sâticho. Oh que si! répondit don Quichotte : il y a du courage à ne se point épouvanter, en quelque état qu'on se trouve ; il y a du courage à prendre le parti d'un homme faible contre un violent; il y en a à ce point céder ; il y en a à souffrir les injures, à affronter les sujpplices, et cela regarde la morale^ on attrtt>ue aussi du courage aux animaux : le lion passe pour le plus cou^ rageux , et il fait de sa queue , des dents et des ongles, ce que nous faisons d'une épée ; un taureau a du courage, et se bat vigoureusement à coups de pied, à coups de cornes, et ne craint pas même d'attaquer le lion. Ah ! nous y voilà , dit Sancho, je me doutais mardi bien que j'ai un petit de courage ; je ne suis déjà point trop souffrant, et pour me gourmér à coups d^ poing et à coups de pied , j'en défierais bien un autre , mais il faut que je sois en colère : pour ce qui est d^escrimer à coups d'épée , je ne sais pas ce qui.