PARTIE 111, LIV. II, CHAP. XXVI
gnité dans ses paroles. Et pourvu que cela divertisse, répliqua Sancho, n'est-ce pas assez? Croye2>vous que ce soit là la première lettre que j'ai écrite à cette dame ? en bonne foi , oui , nous nous connaissons bien tous deux: elle est contente des miennes et moi des siennes ; quand je serai fils d'empereur, je le prendrai plus haut: j'écrirai , mon cousin aux électeurs , et mon frère aux rois, et en parlant de guerre, ou d'autres affaires d'importance, nous fourrerons là des paroles dorées; ce sera aux autres à me divertir, et à moi à les récompenser; alors comme alors, et à cette heure comme à cette heure : si j'étais amoureux , je dirais que le soleil et la lune ne sont que des lanternes auprès de ses yeux; que sa bouche est du corail , et ses dents des perles; que son teint est du caillé mêlé avec des roses, etses cheveux des boucles d'or tressé ; n^ais monsieur le duc ce le trouverait peut-être pas bon , et il en arriverait du désordre, nous nous ferions la guerre, et mutin comme je suis j'exterminerais tous les ducs du monde, et qui s^it si le pape me le pardonnerait? Don Quichotte allait répondre ; ils se trouvèrent à l'entrée d'une méntagne couverte de bois, où il crut entendre du bruit, et Sano^o , descendant.de cheval , «e mit à raccommoder sa selle , qui tournait faute d'être bien saûglée. Tu Qu'attendras là, si tu veux.
25o DON QUICHOTTE.
lui d&t notre héros, si non y regarde le chemin que je Taia prendre. Sancbo le laissa faire à tout hasard , les montagnes et les forêts n'étant pas tout-à-fait de son goût.
Don Quichotte ayant pris les deyants, avança du (Me des hois, et il n'y fut pas plutôt entré ^ cpi'il vit deux hommes de fort mauvaise mine , qui le voyant venir, prirent la fuite ; il les appela , ils ne répondirent point. Ils doublèrent le pas, coupant dans le plus épais du bois, où un cheval ne pouvait entrer. Après avoir bien -tourné de tous côtés pour les découvrir, il s'abaurdonna dans un sentier qui le mena sur le bord d'une roche escarpée , d'où regardant en bas , il aperçut une femme attacbéoà un arbre, les cheveux en désordre , ses habits déchirés , et d'autres marques qu'on lui avait fait d'étranges violences. Jouehé de compassi(m , il cherchait le moyen de descendre au, bas de la roche, poàr donner du secours à cette femme, dont les gémissemens faisaient bien voir ^'oile avait une douleur prc^onde. Dana le temps qu'il courait de toutes parts, il crut entendre crier Sâhcho, et il s'arrêta pour mieux juger doù venait la voix; et comjme il voulait répondre, il entendit distiïictcment' : A novi^! à nous! aux voleurs ! aut voleurs !
A cette parole, don Qùicliotte se tint alerte,
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observant s'il pourrait découvrir qudqu'un, et il vit presque sur lui uit homme qui s'éclu{>pait , et qui n'avait pu le voir, parce que Je chemin allait toujours en tournant Demeure , dit don Quichotte* L'autre voulut retourner sur ses pas, mais se voyant pressé par don Quichotte, qui le talonnait de près, il revint à lui Tépée à la mmn ; cet homme avait tellement Fair d'un scélérat , que don Quichotte ne crut pas le devoir menager, et lui porta un coup de lance , qui lui perça le bras droit, avançant toujou» sur lui pour lui faire passer son cheval sur le corps. Cet enragé, qui avait abandonné son épéc , ner pouvant plus s*en servir, lui tira un coup de pistolet, qui ne fit que glisser sur, sa cuirasse, et anima de sorte notre héros, qu'il résolut de ne lui faire aucun quartier* Sâncho arriva dans k même temps, et oe désespéré , se trouvant ehveloppé , tout blessé qu'il était, et la lance encore dans le'bras, fit des efforts terribles, .comme «in homme qui se jugeait perdu, et qui avait envie de périr.
Don^QviIchotte et Sancho, le tenant en état de ne pouvoî;r édbapper, l'arrêtèrent, et l'ayant lié, le menèrent devant eux,* et comme il s'aperçut <pi'i)s alhâent descendre vers le bas de la roche , il se mit à faire des cris et des hurleniens incroyables. Au bruit â4:coururent de loin^troid chevrieis^, qui gardaient là autour leurs trou-
peaux, et don Quichotte voyant qu'ils n'osaient avancer, les rassura en leiir criant : Approchez, approchez, la béte est prise. Ils regardèrent cet homme lié , avec le bras pendant et tout en sang, et ils dirent à don Quichotte : Vous avez fait là une belle capture, monsieur; il y a long-temps que ce voleur rôde ici autour, et gn trouve tous les jours des gens égorgés. Ont-ils là quelque retraite ? demanda don Quichotte. Oui, monsieur, répondirent-ils , là autour, dans un fond, et vous êtes dafts le chemin. Et où est le reste de votre compagnie? demandèrent les chevriérs'à don Quichotte , }e prenant pour un prévôt. Ils ne sont pas loin , dit Sancho , mes enfans , et vous verrez demtdn ce bois là bien net, je vous en réponds. Les chevriers se chargèrent de la conduite de cç misérable f qui tout lié et tout blessé, leur donnait bfen de la peine ; il voulut même s'aUer jeter dans un précipice , et s'il en eût ^té plus proche , il l'eût fait malgré eux , .fet les y aurait entraînés , mais ils lui donnèrent tant de coups, et le lièrent'si seVré, qu'il ire pouvait plus se remuer. Ils arrivèrent tous en même temps au bas de la roch*, où 41s virent cette dame liée;- et don Quiqhotte courant à elle pour couper ses liens, il parut un ours, la gueule sanglante , dont la vue l'obligea de sei:eiiir sur ses gardes; toute la troupe en fut épouvantée ,