PARTIE m, Liv. II, CHÀP. ixx
l'honneur de me ceindre Tépée. Eugënie le fit avec mille remerctmens à Sancho , de Favoir choisie , entre tant d'autres , pour une si agréa^ bl^ cérémonie. Il voulut aussi aller chercher un éperon; mais don Quichotte lui dit, que puisqu'il voulait faire les choses dans les règles , il fallait que ce fût une autre dame. Il se leva donc, et après un compliment où entrait toute la po« litesse de la chevalerie errante , il dit à la comtesse : Le don que je vous demande , madame , c'est que tanf quej'aurai l'honneur d'être dans votre château , vous me permettiez de soutenir ici aux environs, que votre beauté surpasse celle de toutes les dames de tous les chevaliers qu'il y a dans le monde, Mores, Indiens, Grecs, et tout ce qu'il y a dans l'Andalousie et dans les Alpucharres. Vous me rendez trop glorieuse , seigneur chevalier, dit Eugénie, je ne prétends pas l'emporter sur la beauté de tant de nations différentes. Fiez-vous-en à moi, repartit Sancho, je vous le ferai bien emporter, quand tous les démons d'enfer, hommes, femmes et tout le clergé ensemble, s'y voudraient opposer. Je m« mets entre vos mains, dit ^ Eugénie. Touchez là, madame, dit Sancho, lui tendant la main, et croyez qu'en jour de votre \ie vous n'avez vu tant de prouesses. Sancho parut bien content de ce qu'il venait de faire , trouvant une grande
différence entre lui et don Quichotte, qui n'avait reçu répée que d'une coureuse , et qui venait de soutenir pour Quitterie, qui n'était point comtesse , pendant que c'était une comtesse qui lui venait de ceindre Fépée , et pour qui il allait combattre. Il faisait bien d'autres différences encore , et dont il tirait beaucoup d'avantages : il confessait que jusqu'ici don Quichotte était plus noble que lui, qu'il était plus grave at savait mieux le métier; mais qu'aussi il était plus jeune , et que le temps découvrirait bien des choses. Il disait que don Quichotte était un homme d'esprit , qui aurait pu être pape , pour un besoin , mais qu'il était trop sérieux , et d'une huïÀeur Nombre, et qu'il était meilleur pour un chevalier errant d'église , que pour le monde ; que pour lui , il était toujours de bonne humeur, plaisant et agréable, et que tout le monde riait de ce qu'il disait, au lieu qu'il n'avait jamais vu rire personne de ce que disait son maître. En un mot, il ne prétendait lui en céder que sur deux ou trois choses, et qu'il l'emportait; sur tout le reste. Ce sont là les discours dont il entretenait quelquefois l'officier , en qui il avait toute confiance, parce qu'ils buvaient ensemble , et que celui-ci le traitait avec beaucoup de civilité , quoiqu'assez familièrement.