PARTIE m, LIV.II, CHAP. XXXII
demanda un verre, et dit à Sainville : Monsieur, je vous porte la santé de cette dame , qui parle' si bien de vous en- Provence ; vous y songez apparemment, car vous ne mangez point. Madame, repondit Sainville, je lui ai assez d'ol)ligation pour penser toute ma vie à elle, et d'ailleurs elle est assez bien faite , et'elle a assez de mérite pour occuper Fesprit d'un honnête homme. On m'a dit, ajouta cette dame, que nous avons de Tair Tmie de rautï'é, et le même son de voix, ce qui ne vous peut paraître à cette heure, que je suis enrhumée ; mais de la manière qu'on m'en parle, je serais bien fâchée que nous nous ressemblassions en tout, dépendant vous ne me faites point raison de sa santé , dît-elle à Sainville ; est-ce que vous ne Testimez plus autant que vous faisiez autrefois ? Je l'estimerai toute ma vie, répondit Sainville, et de tous ceux qui la connaissent bien, je n^ai jamais vu personne qui ne conservât toujours du respect pour eHe. Il demanda au même temps à boire ; et pendant qu'on lui en donnait , cette dame s'étant tournée de l'autre côté, se passa un mouchoirsur le visage. Madame , lui dit Sainville, je m'en vais vous faire raison de la santé que vous m'avez portée , car je n'oserais prendre la liberté de boire à la vôtre. Monsieur, il n'est pas juste que j*aille la première , dit la dame en se retournant ; il faut premièrement
satisfaire votre cœur. Ah ! madame, s'écria Sain- ^ille tout surpris, après Fa^oîr regardée, quelle supercherie ma'vea-vous faite ? par quel charme vous transporte^vous dans un moment à deux cents lieues; et qu'est devenue cette coquette dont vous venez de prendre la place, et à qui vous craigniez tant de ressembler en toutes choses ? Je vous crois plus dangereuse qu'elle ; au moins n'emploie -t- elle que des charmes naturels, et ceux dont se servent presque toutes les femmes ; mais vous, je crois que vous vous servez de la magie. Dans ce temps-là il entra deux des parentes de cette dame, qui sautèrent au cou de Sainville, en riant de toute leur force; Sainville les reconnut, et il rit avec elles de l'agréable tour qu'on vepait de lui faire. Les dames se mirent à table, et Sainville ne se voyant plus dans un pays inconnu , il fit tout ce qu'il put pour paraître de bonne humeur, hors qu'il ne mangea presque point ; on lui fit la guerre d'avoir eu plus de deux heures devant les yeux laineilleure de ses amiesT sans la reconnaître ; on lui dit qu'il fallait qu'il eût quelque inclination nouvelle qui l'eût aveuglé, et que sans cela tous les déguisemens du monde n'auraient pu faire cet effet. Il se défendit en galant hopime, en disant que la marquise avait l'art de lui faire croire tout ce qu'elle voulait , et qu'elle l'avait trompé
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toute sa vie, et le souper finit agréablement. Les dames s'approchèrent du feu , et laissèrent Sainville auprès de cette bonne amie, qui était la personne du monde pour qui il avait le plus d'estime. Ah! madame, lui dit-il, est-il possible que j'aie la joie de vous revoir dans le temps que je désespérais que ce bonheur me pût jamais arriver ? par quelle aventure jouis-je d'un bien que j'ai tant souhaifé , et que mes malheurs m'ont rendu si nécessaire ? Il n'y a que deux jours que j'ai reçu de vos lettres, et vous ne me dites pas la moindre chose qui me pût faire espérer que je vous dusse voir sitôt : au reste , que je vous suis obligé de votre dernière lettre ! il y a des marques d'amitié qui flattent bien agréablement la mienne, et je vous en suis d'autant plus obligé, que c'est un efforUque vous avez fait au milieu des plaisirs et des 'amans dont vous étiez environnée. Quelle joie ce serait pour mon cœur, si je pouvais effectivement 'me persuader que vous vous fusiez détourné de tant d'occupations agréables pour penser à moi ! mais jt ne suis ni assez vaitt ni assez heureux pour me flatter d'une telle aventure, et je vois bien que votre lettre n'a été écrite que pour accompagner celle de monsieur Cependant je ne laisse pas de vous en
avoir de l'obligation ; c'est trop pour moi que vous ayez fait violence à votre paresse naturelle.
35o DON QUICHOTTE.
, et que vous reconnaissiez encore mon nom quand on vous en fait ressouvenir. Croyez-vous que j'aie besoin de cela, dit la marquise, pour penser au meilleur de mes amis, à qui j'ai des obligations particulières ? Vous m'avez déjà bien fait, des complimens sur ces prétendues obl^ations, reprit SainviUe, et vous n'avez jamais voulu souffrir que je vous fisse seulement des renacrcîmens de mille bons offices que vous m'avc^ rendus. C'était là cet endroit fatigant de votre lettre, et dont j'avais bien envie de me fâcher ; mais il était écrit trop obligeammeÀt pour me mettre en mauvaise humeur , et ce qui me plaît davantage en cela, c'est la règle que vous me prescrivez pour Favenii*, en me mandant que vous voulez qu'il n'y ait que le cœur qui parle en toutes les occasions qui s'en présenteront. J'y trouve doubleraeïit mon compte , en ce que c'est toute la reconnaissance c^e je puis témoigner à mes amis, et qu« cela me donine la liberté de vous dire tout ce que j'ai dans le. cœur. Je ne crains pourtant pas de vous dire que je garderai là-dessuô (pielque retenue , parce que j'ai trèsbien remarqué que y quoique vous ne disiez rien que vous n'ayez dans le cœur, il y doit cependant avoir des choses que vous ne m'avez jamais voulu faire connaître, et si elles n'y ont pas été, je dois mourir de honte de n'avoir pas eu assez