PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII. Sgi
répondit-elle avec un grand soupir, quand je vois bien que personne ne s'en soucie. Âh! ne me faites point cette injustice, lui dis-je, pouvezvous croire qu'un homme qui ne prend de* plaisir qu'à être avec vous, vous regarde indifféremment! Il me parut qu'elle §e remit un peu après ces paroles ; mais elle continua toujours à soupirer, et comme on l'entendait , elle s'en ex* cusa sur ses vapeurs. Je la. laissai chez elle , «en lui disant que les plus malades ne se plaignaient pas, mais que j'avais bien du déplaisir de c^ qu'elle souffrait. Oh! je crois, dit-elle , que vous souffrez beaucoup! Si vous souffriez autant, repartisr-je, nous serions bientôt en état de ne plus souffrir : et voilà tout ce que nous pûmes nous dire.
Avant que de passer outre , il faut vous faire un plan qui vous fera mieux connaître le reste. J'avais mené chez Sylvie un nommé Deshâyes , qui était de mes amis , et qui n'ayant pas accoutumé de voir trop bonne compagnie , fut ra^ d'entrer dans une maison où il y avait d'honnêtes gens et du divertissement. C'est un homme qui croit être galant et avoir de Tesprît, parce qu'il a passé par les mains de trois ou quatre vieilles, qui battent le fer depuis trente ans, auprès de qui il a appris des ruses d'amour, et à faire les plus méchans contes du monde , où il
SgSi DON QUICHOTTE.
entre quelque chose de bas et d'équivoque. Il est fort méchant, et ne dit jamais de bien que de hii, tant il est accoutumé avec ces sortes de femmes à parler contre sa conscience; d'ailleurs il est extrêmement décrié par quelques histoires qu'-on a faites, et voilà ce qui le fait connaître. Vous êtes étonnée que je dise qu'il était de mes amis avec un tel caractère y et de ce que je k mtnai chez une personne que j'aimais , et il y a aussi de quoi s'étonner^ mais je le voulais déta- ^cher d'une maison^où il allait tous les jours , et où je savais bien qu'on ne parlait pas comme on devait des parens de Sylvie , et c'est pour cela que je lui témoignais de l'amitié ; mais d'ailleurs nous n'étions pas dans un fort grand commerce. Nous continuions à nous aimer, Sylvie et moi ; mais elle ne croyait pas que je l'aimasse assez , parce qu'elle ne me voyait pas tout Tempresse- ■merit que je devais avoir , et moi parce que je Taillais ardemment^ je ménageais le temps, mes f^gards et tous les mouvemens de mon cœur, de crainte d'attirer les yeux de sa mère sur elle «t sur moi , et de perdre tout d'un coup, ce que je voulais conserver toute ma vie. Je voyais bien que ma retenue lui donnait quelque sorte de défiance ; mais je tâchais de la rassurer toutes les fois que je lui pouvais parler, et lui voulais faire comprendre jjue tout ce que j'en faisais n'était