‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 191 sur 216 · PARTIE III, LIV. ÎI, CHAP. XXXII. SgS · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV. ÎI, CHAP. XXXII. SgS

que pour elle : mais cela ne l'assurait pas asse:^ de moi, et je crois qu'elle eut dessein de me donceiT de la jalousie , afin de m'éprouver et de me donner plus d'empressement. Deshayes était presque tous les jours avec nous, parce qu'on le faisait jouer à un jeu dont je ne voulais point être , ne trouvant plus de plaisir qu'avec Sylvie , qui m'avait cent fois fait reproche que je n'aimais que le jeu , et qui me l'avait enfin fait quitter. Ce fut Deshayes que Sylvie trouva propre à réveiller mes soins , et ce qu'elle croyait être un assoupissement de mon cœur : elle souffrait qu'il lui parlât; elle le cherchait quelquefois quand il était éloigné d'elle , et lui faisait toujours la guerre d'une certaine dame qu'on dit qu'il aimait, et qui approche déjà de cet âge dont on a acicôutumé de chercher à se faire ce qu'on nomme de bonnes fortunes. Je regardai cela d'abord avec assez d'indifférence , ne voulant point contraindre Sylvie , et me persuadant qu'elle avait dessein aussi bien que moi , de détourner les regards de tout le monde , qui commençaient à s'arrêter sur nous; et ce qui me rassurait encore plus , c'est que Deshayes étant fait comme je vous l'ai dit , et que Sylvie ayant de l'esprit, elle ne pouvait le regarder que comme un mauvais plaisant, aussi éloigné d'avoir une passion sérieuse, que de l'inspirer; Sylvie m'en-

gageait même toujours à jouer avec elle, ou j'en étais de moitié quand nous ne pouvions jouer ensemble ; en un mot j'étais hors de toute crainte ; mais je ne laissais pas d'avoir quelque déplaisir de la complaisance qu'elle avait pour Deshay es,. parce que j'eusse souhaité qu'elle ne se méprit en rien.

Un jour que nous causions tous trois ensemble, il fit un conte fort désagréable , dont quelques personnes qui nous entendaient, ne laissaient pas de rire ; Hé fi! lui dis-ije , assez bas pourtant , est-ce qu'on dit des choses de cette sorte en bonne compagnie? Il n'en savait pas assez pour se bien défendre , et il me repartit seulement : Pour le bel esprit je vous le laisse , mais pour bien aimer et pour la vigueur du corps, pardi je crois que nous l'emportons. Au moins, dis-je, quoique cela ne valût pas la peine de lui repartir, vous m'avez déjà cédé la meilleure partie, et pour l'autre je ne la cède pas; en même temps je regardai Sylvie , et en haussant les épaules , je lui voulais faire comprendre que les honnêtetés qu'elle faisait à Deshayes étaient bien mal employées. Il me parut que Sylvie fit semblant de ne pas m'entendra , et au lieu de me répondre , tout au moins des yeux, elle se leva pour aller voir jouer ; je la suivis , un peu piqué , et je lui dis d'un ton sérieux : Mademoiselle , aimez-vous

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mieux les mëchans contes que des yérités obligeantes? Que des vérités obligeantes! réponditelle. Oui, madengioiselle , repris-je, des vérités obligeantes : est-ce que je vous désoblige quand je loue votre beauté, votre esprit, et quand je parie d'une passion que vous avez fait naître avec tout le respect que vous pouvez souhaiter? Elle me tourna brusquement le dos , et se plaça de manière que je ne. pouvais plus lui parler que tout le monde ne s'en aperçût. Je vous avoue que cette nouveauté m'irrita ; mais comme Sylvie ne m'avait encore point donné d'autre sujet de me plaindre , et que je l'aimais véritablement, je me résolus de souffrir tous ces contre-temps avec patience. Cette dame, dont on faisait la guerre à Deshaycs, entra en ce moment, et se viût justement placer tout auprès du lieu où j'étais. C'est une femme à qui je n'avais jamais parlé en ma vie, mais ce jour-là elle vint m'attaquer , et malgré moi il fallut lui répondre. Sylvie s'en aperçut, et ne le trouva point bon; si bien que l'ayant reconnu, je me levai de ma place et m'en allai vers elle. Deshayes , qui m'avait vu parler à cette femme , me devança et dit quelque chose à l'oreille à Sylvie, après quoi il s'en alla d'un autre côté. Je m'approchai de Sylvie et je lui dis : Faitesr-moi un plaisir, mademoiselle, avouez-moi la vérité, si je la devine

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du premier coup ? Je vous le promets , réponditelle. N'est-il pas vrai que Deshayes vou^ vient de proposer de faire un échange, je veux dire de le prendre au lieu de moi , et qu'il m'abandonnera cette damePïl est vrai, dit-elle en riant. Vraiment, ajoutai-je, rechange est agréable : hé, qu'il se garde pour cette dame, qui est digne de lui, et qu'il ne se joue pas à servir la belle Sylvie, dont il est si indigne. Mais, ajoutai-je encore, je vous prie de ne croire jamais Deshayes de ce qu'il vous dira; ce n'est pas un homme si sûr que vous pourriez penser ; il ne dit de bien de personne, et j'en ai des preuves qui vous donneraient pour lui une aversion mortelle; mais je n'ai nul dessein de lui nuire , et vous me ferez plaisir de ne vouloir point savoir ce que c'est. Effectivement, il m'avait dit d'étranges choses de la famille de Sylvie , que je n'ai jamais voulu dire , quelque sujet que j'aie eu de le haïr. Pour lui , je suis fort assuré qu'il m'a voulu rendre suspect à Sylvie ; je l'ai reconnu à quelque parole qu'elle me dit un jour, et je sais que c'est une des plus grandes adresses de Deshayes , de tâcher de détruire par ses impertinences ceux qu'il croit lui pouvoir faire quelque obstacle. Sylvie ne reçut pas mes avis et mes honnêtetés comme je croyais qu'elle le dût faire , et je m'en offensai comme un amant dont la sincérité n'é-

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