‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 5)Chapitre 194 sur 216 · PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII. 4oi · texte numérisé non relu

PARTIE III, LIV. II, CHAP. XXXII. 4oi

ger, je vais vous raconter un songe que je fis cette nnit-là, et qu'on pourra appeler lui seul une aventure ; il me semble que l'amour m'endormit exprès pendant une heure , pour me faire songer de la sorte.

Il me semblait que j'étais au pied d'une montagne dans le plus beau vallon du mondé : tous les objets qui nous environnaient, étaient peints de diverses couleurs; ils paraissaient tout émaillés et avec tant d'éclat, qu'on eût dit que c'était quelque nouvelle matière inconnue : je ne saurais mieux Vous peindre cela, qu'en vous faisant ressouvenir despromenades que nous avons quelquefois faites à Saint-Cloud, et que nous prenions plaisir, en descendant sur la rivière, à regarder ce beau coteau avec les triangles de cristal, qu'on appelle des prismes. Enchanté de la beauté de cette vue , j'allais de toutes parts pour tâcher d'apprendre ce que ce pouvait être, quand je vis une maison qui surpassait en beauté tout ce qui se peut imaginer ; les pierres en étaient blanches et bleues ; je crois que c'était de l'albâtre et des turquoises, et le ciment qui les liait, était de l'or émaillé ; on voyait d'espace en espace des carquois et des arcs en bas-relief; et il n'y avait point de pierre sur laquelle on ne vît aussi de la même manière deux cœurs enflammés : je souhaitai mille fois qu'un si beau lieu T. V. 26

fût à moi pour le donner à Sylvie , et il me vint dans la pensée que c'était le palais de l'amour, et que le portrait de Sylvie ne pouvant manquer d'y être j j'aurais au moins le plaisir de le voir pendant que j'étais éloigné d'elle, souhaitant avec ardeur qu'on lui eût donné entre les plus belles le même rang qu'elle aVait dans mon cœur. Si vous vous étonnez de toutes ces beautés,. c'est que vous ne savez pas que tout est précieux chez l'amour ; je voulais voir tpus les accompagne* mens de cette maison, et je suivis une allée toute d'orangers charges de fruits, mais aussi hauts que nos chênes ; et cette allée était bordée , des deux côtés , d'un canal dont le gravier était autant de grains d'or, mêlés de semences de perles ; au bout de l'allée c'était un grand parterre, où tout ce que je voyais était infiniment au-dessus de tout ce qu'on voit dans la nature : je ne me souviens pas d'avoir jam^s vu des fleurs semblables ; en quelques endroits c'était des bouquets de perles , en d'autres des rubis et des turquoises de différentes figures; partout les fleurs n'étaient que des pierreries, et tout cela ensemble composait un parfum inimitable ; sur une infinité de petits arbrisseaux à fleurs , qui étaient en divers endroits de ce parterre , on voyait un nombre incroyable de petits oiseaux de diverses couleurs , qui chantaient tous un même air , et

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